
Du 25 au 28 septembre 2026, Léon XIV a effectué un voyage apostolique d’une ampleur inédite en France. En quatre jours, il a traversé Paris, Lourdes et Metz, entre l’Élysée et Notre-Dame, entre la Concorde et les Carmes. Un événement rare : il s’agit du premier voyage papal couvrant simultanément la capitale, un grand sanctuaire marial et une ville de province depuis Benoît XVI en 2008. Ce voyage a rouvert une question que la France croise régulièrement sans jamais tout à fait la trancher : que fait-on, dans un pays constitutionnellement laïc, d’un passé si profondément christianisé qu’il a, un temps, coûté la tête à un roi ?
C’est ce fil que nous suivons ici : le récit des quatre journées, un détour par l’histoire des Carmes, le rappel de qui est vraiment Léon XIV, et un retour, sources à l’appui, sur le rôle qu’a joué la religion dans la chute de Louis XVI.
Sommaire
- Qui est Léon XIV ? Un pape venu de Chicago, du Pérou et de France
- Vendredi 25 septembre : de l’Élysée à Notre-Dame, un premier symbole fort
- Samedi 26 septembre : des Carmes à la Concorde, jusqu’à 800 000 personnes dans les rues
- Dimanche 27 et lundi 28 septembre : Lourdes et Metz, le versant spirituel du voyage
- Retour sur les Carmes : ce que l’Institut Catholique de Paris raconte de 1792
- Louis XVI, Pâques 1791 et la question religieuse sous l’Ancien Régime
- La France face à son passé chrétien : les questions qui restent
1. Qui est Léon XIV ? Un pape venu de Chicago, du Pérou et de France
Avant de parler de son voyage, il faut dire qui est Léon XIV. Né Robert Francis Prevost le 14 septembre 1955 à Chicago, il entre chez les Augustins à 22 ans et devient prêtre en 1982. Il part ensuite comme missionnaire au Pérou, où il passera près de trente ans. En 2014, il est nommé administrateur apostolique de Chiclayo, puis devient évêque titulaire de Sufar avant d’être installé évêque de Chiclayo le 26 novembre 2015. Il obtient la nationalité péruvienne. Rappelé à Rome, il est nommé préfet du Dicastère pour les évêques en 2023, puis créé cardinal la même année. Le 8 mai 2025, il est élu 267e pape de l’Église catholique, devenant le premier pontife né aux États-Unis de l’histoire.
Ce que l’on sait moins, c’est que Léon XIV a aussi des racines françaises profondes. Sa grand-mère paternelle, Suzanne Fontaine, était normande, née au Havre en 1894. Selon le généalogiste Jean-Louis Beaucarnot, « la moitié, voire les deux tiers des ancêtres du pape seraient originaires de France ». Son père, Louis Marius Prevost, officier de l’US Navy, a même participé aux débarquements de Normandie et de Provence en 1944. En 1915, sa grand-mère avait quitté la France pour les États-Unis ; en 1944, son fils y est revenu pour la libérer ; en 2026, son petit-fils y revient en souverain pontife. Ce triple ancrage — américain, péruvien et français — fait de Léon XIV un pape de terrain, formé loin des palais, ce qui explique en partie sa proximité avec les foules et son goût, observé tout au long de ce voyage, pour les gestes simples plutôt que pour le seul protocole.
Sources : Vatican News, France Info, RF Généalogie

2. Vendredi 25 septembre : de l’Élysée à Notre-Dame, un premier symbole fort
La première journée a démarré à 10 heures à l’aéroport d’Orly, suivie d’une rencontre avec Emmanuel Macron à l’Élysée, puis d’un discours à l’UNESCO consacré au multilatéralisme. En fin d’après-midi, le pape a traversé Paris en papamobile, de Notre-Dame-des-Champs à la place Saint-Michel, sous les yeux d’environ 300 000 personnes massées le long du parcours, selon le Vatican.
Vint ensuite un moment à part : Léon XIV a célébré les vêpres à Notre-Dame de Paris. C’était la première fois qu’un pape entrait dans la cathédrale depuis sa réouverture le 7 décembre 2024, après cinq ans de restauration consécutifs à l’incendie du 15 avril 2019. Sous le soleil, chants, hymnes et applaudissements ont rassemblé plus de 8 000 fidèles à l’intérieur comme à l’extérieur, selon le diocèse de Paris, tandis que les cloches des églises de la ville sonnaient à toute volée. La soirée s’est terminée au Stade de France, à Saint-Denis, où 80 000 jeunes ont participé à une veillée de prière.

3. Samedi 26 septembre : des Carmes à la Concorde, jusqu’à 800 000 personnes dans les rues
La matinée du samedi s’est ouverte sur un geste révélateur du style de ce pontificat : une visite à la Maison Bakhita, dans le XVIIIe arrondissement, un centre du diocèse de Paris qui accompagne des personnes exilées et en grande précarité. Une quarantaine de personnes ont assisté directement à la rencontre. Léon XIV s’est ensuite rendu à l’Institut Catholique de Paris, avant que l’après-midi ne bascule dans une tout autre dimension.
À 15 heures, une messe solennelle en plein air a réuni la place de la Concorde et l’avenue des Champs-Élysées. Environ 600 000 personnes s’étaient inscrites, un afflux qui a contraint les organisateurs à étendre les zones accessibles jusqu’à la place Charles-de-Gaulle et l’avenue de la Grande-Armée. En amont de la messe, la traversée des Champs-Élysées en papamobile a rassemblé à elle seule 800 000 fidèles le long du parcours, selon les organisateurs. En fin de journée, le pape s’est envolé pour Lourdes, où il est venu prier à la grotte de Massabielle dès 19h40.



4. Dimanche 27 et lundi 28 septembre : Lourdes et Metz, le versant spirituel du voyage
Ce dimanche, entièrement consacré à Lourdes, s’est ouvert par une rencontre avec les évêques de France à 9 heures, suivie à 11 heures d’une messe sur la prairie du sanctuaire, face à la grotte, devant environ 150 000 personnes, selon le sanctuaire. L’après-midi a été marqué par des rencontres plus intimes : bénévoles, malades, religieuses contemplatives, et une rencontre privée avec des personnes victimes de violences sexuelles au sein de l’Église, avant une procession aux flambeaux.
Lundi 28 septembre, dernière étape à Metz : rencontre interreligieuse, conférence « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité », puis une messe pour la paix à la cathédrale Saint-Étienne devant environ 12 000 personnes, dont 2 000 à l’intérieur, selon les organisateurs locaux.
5. Retour sur les Carmes : ce que l’Institut Catholique de Paris raconte de 1792
Le passage du pape à l’Institut Catholique de Paris, samedi matin, n’a rien d’anodin. L’ICP occupe l’ancien couvent des Carmes, où environ 115 prêtres et évêques réfractaires — c’est-à-dire ayant refusé de prêter le serment exigé par la Constitution civile du clergé — furent massacrés le 2 septembre 1792, en pleine Terreur. Ces victimes font partie des 191 martyrs de Septembre béatifiés par Pie XI en 1926. Devant la plaque « Hic ceciderunt » (« Ici, ils sont tombés »), Léon XIV a observé un temps de recueillement. Le lieu a aussi une résonance personnelle : le couvent fut, au XVIIe siècle, celui de Frère Laurent de la Résurrection, dont les écrits sur la présence de Dieu ont marqué la spiritualité du pape.
Ce geste dit quelque chose de la méthode de Léon XIV : il ne s’agit pas seulement de rendre hommage aux victimes, mais de reconnaître que l’histoire de l’Église en France passe aussi par des pages de violence, de division et de fidélité coûteuse. Les Carmes ne sont pas un lieu de triomphe, mais un lieu de mémoire blessée.
Sources : Diocèse de Paris, Codex Dei, Institut Catholique de Paris
6. Louis XVI, Pâques 1791 et la question religieuse sous l’Ancien Régime
Cette séquence aux Carmes invite à remonter plus loin encore dans l’histoire religieuse française, jusqu’à un épisode moins connu mais bien documenté : le rôle qu’a joué la religion dans la chute de Louis XVI.
Le 18 avril 1791, le roi souhaite se rendre au château de Saint-Cloud pour y passer Pâques et recevoir la communion d’un prêtre non jureur — c’est-à-dire ayant refusé de prêter le serment exigé par la Constitution civile du clergé. Sa voiture est bloquée place du Carrousel par la foule et la garde nationale, qui l’empêchent physiquement de partir, malgré l’intervention de La Fayette. Pour un roi réputé très pieux, cet épisode est vécu comme une humiliation de trop.
Deux mois plus tard, dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, Louis XVI tente de fuir Paris avec sa famille pour rejoindre les troupes fidèles du marquis de Bouillé à Montmédy : c’est la fuite de Varennes, où le convoi royal est finalement arrêté et ramené à Paris. Selon Herodote.net et Universalis, l’incident de Pâques est directement lié à cette tentative de fuite. Considérée comme une preuve de trahison, la fuite est utilisée, avec les documents compromettants découverts par la suite, comme l’un des principaux chefs d’accusation lors du procès devant la Convention. Louis XVI est guillotiné le 21 janvier 1793.
L’enchaînement mérite d’être posé avec précision : ce n’est pas la messe de Pâques en elle-même qui a coûté la vie au roi, mais la chaîne d’événements qu’elle a mise en mouvement, du refus de se plier à une religion d’État recomposée par la Révolution jusqu’à la condamnation pour trahison. La question religieuse est bien, à la racine, l’un des fils qui a conduit Louis XVI à l’échafaud, et l’Ancien Régime, historiquement indissociable du catholicisme, à sa chute politique.
Cette fracture religieuse n’a pas seulement emporté un roi. Elle a aussi mis le feu à l’Ouest. Après la levée en masse de 1793, la Vendée, la Bretagne et une partie de l’Anjou se soulèvent. La guerre de Vendée (1793-1796) et la Chouannerie bretonne ne s’expliquent pas uniquement par la religion : il y a aussi le refus de la conscription, la défense des privilèges locaux, la loyauté monarchique, la misère. Mais la question religieuse est centrale : ces populations se battent pour leurs prêtres, pour leurs cloches, pour une messe qu’on leur a retirée. Les noyades de Nantes sous Carrier, en 1793-1794, restent l’un des épisodes les plus sombres de cette guerre civile. Certains historiens lui donnent même le nom de génocide. La fracture de 1791 a ouvert un cycle de violence qui a mis des décennies à se refermer.
Sources : Herodote.net, Universalis, World History Encyclopedia
7. La France face à son passé chrétien : les questions qui restent
De 1791 à 2026, la focale a changé, mais la tension persiste. La France peut-elle se dire fille aînée de l’Église et nation laïque sans contradiction ? L’affluence à Notre-Dame et à la Concorde traduit-elle un vrai regain spirituel, ou l’attrait ponctuel d’un événement rarissime ? Et plus de deux siècles après avoir guillotiné un roi en partie pour une question de messe, comment ce même pays négocie-t-il aujourd’hui avec un patrimoine et une mémoire indiscutablement chrétiens ?

Une tension fondatrice, jamais résolue. La France est probablement le pays d’Europe où la question religieuse a été le plus politisée. D’un côté, elle a été la « fille aînée de l’Église », titre hérité du baptême de Clovis et du sacre des rois à Reims ; de l’autre, elle a inventé une laïcité de combat, née de la Révolution, du Concordat de 1801, puis de la loi de séparation de 1905. Cette loi n’a pas effacé la religion : elle a organisé sa mise à distance de l’État, tout en laissant subsister des régimes particuliers, comme en Alsace-Moselle. La laïcité française n’est donc ni une simple neutralité, ni une hostilité à la religion : c’est un cadre juridique et politique, né d’un conflit, et qui continue d’être interprété de façons opposées.
Deux lectures s’affrontent aujourd’hui. Pour les uns, la laïcité doit protéger l’espace public de toute expression religieuse visible : c’est la « laïcité de combat », qui a inspiré la loi du 15 mars 2004 encadrant le port de signes ou de tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, ou la loi du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public. Pour les autres, la laïcité doit garantir la liberté de conscience et permettre à chacun de vivre sa foi, y compris dans l’espace public : c’est la « laïcité ouverte », qui voit dans les processions, les messes en plein air ou les crèches de Noël des expressions légitimes d’un patrimoine partagé.
Le voyage de Léon XIV, avec sa messe à la Concorde et sa traversée des Champs-Élysées, ne s’est pas contenté de rendre visible la religion ancestrale dans un espace symboliquement républicain. Il a ravivé, à sa manière, la mémoire d’une réconciliation possible entre la France et ses racines judéo-chrétiennes. C’est la parabole de l’enfant prodigue qui vient à l’esprit.
Dans l’Évangile de Luc, le plus jeune fils réclame sa part d’héritage, part pour un pays lointain, dilapide tout, puis, dans la misère, revient vers son père. Le texte dit : « Étant rentré en lui-même, il se dit : Combien de mercenaires chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi » (Luc 15, 17-18). Et le père, le voyant de loin, court, se jette à son cou, l’embrasse, fait apporter la plus belle robe, l’anneau et les sandales, et dit : « Car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé » (Luc 15, 24).
La France, fille aînée de l’Église, a clamé son héritage, l’a porté sous l’égide des rois très Chrétiens, puis s’en est détournée. Elle a guillotiné son roi, chassé ses prêtres, confisqué leurs biens, séparé ses Églises de son État, laïcisé son école. Elle a fait son chemin dans un « pays lointain » — celui de la modernité, de la raison autonome, de la nation souveraine. Et aujourd’hui, quelque chose revient. Non pas un retour en arrière, non pas une restauration : un mouvement de curiosité, de compréhension, une envie de connaître le Christ et cette histoire si profondément ancrée qu’on n’en a plus conscience — ou qu’on la rejette avec une violence viscérale.




Car deux courants de pensée s’affrontent.
Le premier est celui du renouveau. Il ne se confond pas avec une pratique religieuse régulière, qui reste minoritaire. Il se manifeste par une demande de sens, par un intérêt patrimonial et spirituel pour les racines chrétiennes de la France, par le succès des veillées de jeunes, par l’affluence autour d’un pape venu célébrer une messe à la Concorde. Ce courant ne demande pas à la France de redevenir catholique. Il demande qu’elle reconnaisse ce qui l’a faite, qu’elle cesse de traiter sa mémoire chrétienne comme un encombrant héritage.
Le second est celui du rejet. Il est tout aussi puissant. Pour une partie de la France, ces racines judéo-chrétiennes ne sont pas un héritage à assumer, mais un passé à conjurer. La laïcité n’est plus alors un cadre juridique, elle devient une arme : il faut effacer les signes religieux de l’espace public, retirer les crèches de Noël, contester la place des cathédrales dans le récit national. Ce rejet n’est pas seulement intellectuel : il est viscéral. Il s’enracine dans une mémoire de conflits — l’Église contre la République, l’Église contre l’école, l’Église contre les droits des femmes, l’Église et les abus. Pour ceux-là, le retour du religieux n’est pas une réconciliation, c’est une revanche.
Ces deux courants sont-ils antinomiques ? En apparence, oui. L’un veut réintégrer, l’autre veut exclure. L’un voit dans le passé chrétien une source, l’autre une menace. Mais l’antinomie n’est peut-être pas là où on croit. Les deux partagent une même certitude : que la France ne peut pas être neutre face à son passé chrétien. Les uns veulent l’assumer, les autres veulent l’effacer. Aucun des deux ne propose de simplement vivre avec. La vraie question n’est donc pas de savoir lequel a raison, mais de savoir si la France est capable d’inventer une troisième voie : ni restauration, ni effacement, mais une reconnaissance lucide, apaisée, de ce qu’elle a été — et de ce qu’elle est devenue.
L’école, lieu du transfert historique. Avant la Révolution, l’Église enseignait à tous, dans ses écoles, ses collèges, ses universités. C’était elle qui formait les esprits, du catéchisme à la théologie. La Révolution a commencé à briser ce monopole, mais c’est le XIXe siècle qui a opéré le transfert décisif. Les lois Ferry (1881-1882) ont posé le principe de l’école publique gratuite, obligatoire et laïque. Puis la loi du 7 juillet 1904 a interdit aux congrégations religieuses « l’enseignement de tout ordre et de toute nature ». Les congrégations exclusivement enseignantes devaient être supprimées dans un délai de dix ans. Environ 30 000 religieux prirent le chemin de l’exil. L’Église n’enseignait plus à tous : elle n’enseignait plus que dans ses propres établissements, pour ceux qui choisissaient d’y aller. C’est exactement le mouvement que cette chronique met en lumière : un transfert de l’enseignement de l’Église vers l’État, pas une interdiction faite à l’Église d’enseigner.
Le Code de l’éducation, dans ses articles L. 141-1 à L. 141-5, organise aujourd’hui la laïcité scolaire. L’article L. 141-1 rappelle que « l’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État ». L’article L. 141-4 précise que l’enseignement religieux ne peut être donné dans les écoles publiques qu’en dehors des heures de classe. L’article L. 141-5 réserve l’enseignement du premier degré public à un personnel laïque. La loi de 1905, souvent invoquée dans ce débat, ne dit rien de l’enseignement : elle organise la séparation des Églises et de l’État, pas la fin de l’école religieuse.
Le rapport au patrimoine brouille les lignes. Notre-Dame, les cathédrales, les abbayes, les musées : la France est couverte de traces chrétiennes, souvent entretenues avec de l’argent public. Des millions de touristes, souvent non croyants, les visitent. La réouverture de Notre-Dame en décembre 2024 a montré cette ambiguïté : il s’agissait à la fois d’un événement religieux, patrimonial, national et médiatique. L’affluence autour du pape peut se lire de la même façon : elle mêle foi, curiosité, attachement identitaire et spectacle. Est-ce un regain spirituel ? Les enquêtes montrent plutôt une pratique régulière minoritaire, mais une demande de sens, de rituels et de communauté qui ne disparaît pas. Le succès des veillées de jeunes, à Paris comme à Lourdes, dit quelque chose de cette soif, sans qu’on puisse la réduire à un « retour du religieux ».
La mémoire reste un chantier. Les Carmes, Varennes, Louis XVI, la Terreur : ces épisodes ne sont pas seulement des faits historiques. Ils sont des lieux de mémoire, souvent clivants. La Révolution a été longtemps racontée comme un récit fondateur, émancipateur, où l’Église apparaissait du côté des privilèges et de l’obscurantisme. Mais les massacres de prêtres réfractaires, la guerre de Vendée, les persécutions religieuses sont aussi des pages de violence révolutionnaire. Aujourd’hui, l’enseignement de l’histoire, les commémorations, les débats sur la « cancel culture » ou sur les statues font de ce passé un objet de controverses. Le voyage papal ne tranche pas ce débat : il le rend visible.
La crise des abus complique le tableau. Impossible de parler du rapport de la France à l’Église sans mentionner la crise des violences sexuelles. Le rapport Sauvé, publié en 2021, a mis au jour l’ampleur des abus commis au sein de l’Église, et la rencontre privée de Léon XIV avec des victimes à Lourdes s’inscrit dans cette reconnaissance douloureuse. Pour beaucoup de Français, l’Église n’est pas seulement héritière d’un patrimoine et d’une histoire : elle est aussi une institution dont la crédibilité morale a été profondément atteinte. Le geste du pape ne répare pas tout, mais il indique que l’Église ne peut plus se penser hors de cette mémoire-là.

La question de fond demeure. La France peut-elle assumer son passé chrétien sans redevenir confessionnelle ? Peut-elle reconnaître que la laïcité elle-même est née d’une histoire chrétienne, tout en garantissant la liberté de ceux qui ne croient pas ? Et peut-elle regarder sans fard les pages sombres de la Révolution comme les pages sombres de l’Église ? Le voyage de Léon XIV ne répond pas à ces questions. Il les pose à nouveau, à sa manière : par des gestes, des foules, des silences et des lieux.






En conclusion – Pensées d’Angénic
Le voyage de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre 2026, ne s’est pas résumé à une visite spirituelle. Il a été un phénomène populaire d’une ampleur rare, avec des conséquences tangibles pour les villes qui l’ont accueilli. Selon le cabinet du ministre du Commerce Serge Papin, près de 1,3 million de personnes ont suivi le pape entre Paris, Lourdes et Metz. Les ministres Serge Papin et Roland Lescure ont estimé les retombées économiques totales à plusieurs centaines de millions d’euros, un impact comparable à celui des concerts de Céline Dion à Paris.
À Paris, selon les données de la plateforme KAYAK, le prix moyen d’une chambre d’hôtel pour la nuit du samedi 26 septembre a atteint 288 euros, contre 191 euros à la même date en 2025, soit une hausse d’environ 50 %. À Lourdes, plus de 90 % des chambres d’hôtel étaient réservées pour les deux nuits de la visite dès fin août, selon les données du cabinet MKG, et les recherches sur Airbnb ont augmenté de 610 %. À Metz, les hôtels affichaient complet plusieurs semaines avant l’arrivée du pape.
Les réservations de trains vers Lourdes ont bondi de 171 % pour le week-end du 25 au 27 septembre par rapport à l’année précédente, selon la plateforme Trainline. À Metz, un commerçant a déclaré à franceinfo : « Je fais le meilleur mois de septembre que j’aie jamais fait. C’est grâce aux ventes des goodies du pape ».
Ces chiffres disent quelque chose que les débats d’idées masquent souvent : la venue du pape n’a pas divisé, elle a rassemblé. Des croyants, des curieux, des touristes, des commerçants, des non-croyants même, tous ont participé à ce moment.
Ce geste a réveillé deux courants profonds. D’un côté, une soif de renouveau, une curiosité pour une histoire si ancrée qu’on n’en a plus conscience. De l’autre, un rejet viscéral, une mémoire de conflits qui refuse de se laisser apaiser. Mais l’engouement populaire et les retombées économiques suggèrent une troisième réalité : celle d’un pays qui, au-delà des clivages, reste attaché à ce que le pape représente.
C’est là que la parabole de l’enfant prodigue prend tout son sens. Comme le fils qui revient, la France a réclamé son héritage, s’en est détournée, puis quelque chose la ramène. Non pas un retour en arrière, mais un retour à soi.
Angénic Voyageuse obstinée, observatrice sans concession, collectionneuse d’expériences vraies.
« Quand il s’agit de transmission, le mot « héritage » pourrait reprendre du service. En effet, un héritage doit être accepté, sans quoi il n’est rien. Ce qu’on a reçu de ses ancêtres, il faut se l’approprier si l’on veut le posséder […]. Ledit héritage chrétien est un peu partout en France : dans l’architecture, dans les noms de nos villes (Saint-…), dans nos expressions familières, dans nos mœurs. Encore faut-il, d’abord, en reprendre conscience et ensuite, si on le veut bien, l’assumer – et même le faire fructifier. »
— Rémi Brague, entretien au Figaro, 25 septembre 2026
Sources et liens vérifiables
- Herodote.net — La fuite à Varennes, 21 juin 1791
- Universalis — Biographie de Léon XIV, Robert Francis Prevost
- France Info — L’arbre généalogique de Léon XIV montre des ascendances françaises et créoles
- RF Généalogie — Les racines françaises du nouveau pape Léon XIV
- Le Figaro — Rémi Brague : « Notre terre, où ont poussé les « merveilles » qu’évoque Léon XIV, a-t-elle perdu sa fécondité ? » (entretien du 25 septembre 2026)
- Sénat — Rapport sur la loi du 9 décembre 1905 et les congrégations
- Conseil d’État — Décision sur l’interdiction de l’abaya (27 septembre 2024)
- Diocèse de Paris — Programme de la visite du pape Léon XIV
- Institut Catholique de Paris — La visite du pape à l’ICP
- Vatican News — Biographie du pape Léon XIV
- CIASE — Rapport Sauvé sur les violences sexuelles dans l’Église
- RTBF — Retombées économiques de la visite du pape
- CNEWS — Hôtels complets, restaurants : les retombées économiques attendues
- France 3 Régions — Hausse de 171 % des réservations de train vers Lourdes
- Aleteia — La venue du pape booste l’économie française
- Hospitality ON — Lourdes : la ville mariale affiche complet
- franceinfo — « Le meilleur mois de septembre que j’aie jamais fait » : la visite du pape, une aubaine pour les commerçants
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