Un robot qui rampe, nage et marche comme une salamandre. Dit comme ça, on pourrait croire à un gadget de laboratoire, une curiosité technologique destinée à impressionner les visiteurs de conférences scientifiques.
Mais derrière cette machine articulée se cache une ambition bien plus profonde. Et des patients qui attendent.
Auke Ijspeert, roboticien à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, ne construit pas des robots pour le spectacle. Il les construit pour comprendre. Comprendre comment un animal se déplace. Comprendre comment la moelle épinière orchestre le mouvement. Et peut-être, un jour, comprendre comment réparer ce qui a été brisé chez des milliers de personnes paralysées.
C’est une histoire de science, oui. Mais c’est surtout une histoire d’espoir. Un espoir mesuré, patient, qui avance à petits pas – comme une salamandre sur un terrain accidenté.
Qu’est-ce qu’un biorobot ?
Le terme peut sembler sorti d’un film de science-fiction. Il n’en est rien.
Un biorobot est une machine conçue en s’inspirant directement du monde vivant. Pas pour le copier bêtement, mais pour en extraire les principes fondamentaux. Comment un poisson ondule-t-il pour avancer dans l’eau ? Comment un guépard ajuste-t-il sa foulée à pleine vitesse ? Comment une salamandre passe-t-elle de la nage à la marche sans transition apparente ?
Ces questions, les ingénieurs se les posent depuis des décennies. Mais Auke Ijspeert a choisi une approche différente. Au lieu de simplement observer, il reconstruit. Pièce par pièce. Articulation par articulation.
« Construire pour comprendre », résume-t-il.
L’idée est simple dans son principe : si vous parvenez à créer une machine qui reproduit fidèlement le mouvement d’un animal, c’est que vous avez compris les mécanismes sous-jacents. Le robot devient un outil de validation. Une hypothèse en trois dimensions.
Mais attention. Ces machines ne sont pas des jouets sophistiqués. Elles ne visent pas à remplacer les animaux ni à créer des créatures artificielles autonomes. Leur objectif est scientifique et, ultimement, médical.
Pleurobot – La salamandre mécanique
Le projet phare d’Ijspeert s’appelle Pleurobot. Un nom qui sonne comme un personnage de dessin animé, mais qui désigne en réalité l’une des machines les plus abouties dans le domaine de la locomotion bio-inspirée.
Pleurobot imite le Pleurodeles waltl, une salamandre ibérique. Pourquoi cet animal en particulier ? Parce que la salamandre représente un cas d’étude unique dans l’évolution.
Elle est capable de nager comme un poisson, de ramper comme un reptile et de marcher comme un quadrupède. Trois modes de locomotion dans un seul organisme. Un condensé de 400 millions d’années d’évolution.
Pour créer Pleurobot, l’équipe d’Ijspeert a d’abord étudié de vraies salamandres. Rayons X en mouvement. Analyse image par image. Mesure de chaque articulation, de chaque angle, de chaque séquence musculaire.
Le résultat ? Un robot de 27 articulations motorisées, capable de reproduire les trois modes de déplacement avec une fidélité troublante. Mais ce qui rend Pleurobot vraiment intéressant n’est pas sa ressemblance avec l’animal.
C’est ce qu’il nous apprend sur nous-mêmes.
Le vrai chef d’orchestre – La moelle épinière
Voici où l’histoire devient véritablement fascinante.
Quand vous marchez, vous ne pensez pas à chaque pas. Vous ne calculez pas l’angle de votre genou ni la force à appliquer sur votre cheville. Votre cerveau donne une intention générale – « avancer » – et quelque chose d’autre prend le relais.
Ce quelque chose, c’est votre moelle épinière.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la moelle épinière n’est pas un simple câble transmettant les ordres du cerveau aux muscles. Elle contient ses propres circuits neuronaux, capables de générer des mouvements rythmiques de façon autonome. On les appelle les générateurs centraux de motifs, ou CPG.
Ces circuits existent chez tous les vertébrés. Du poisson au mammifère. De la salamandre à l’être humain.
Et c’est là qu’Auke Ijspeert a eu son intuition. Si on peut modéliser ces circuits dans un robot, on peut tester des hypothèses impossibles à vérifier sur un organisme vivant. On peut « casser » virtuellement certaines connexions. Observer ce qui se passe. Ajuster. Recommencer.
Pleurobot n’est pas contrôlé par un cerveau central qui calcule chaque mouvement. Il est contrôlé par une simulation de moelle épinière. Des circuits distribués qui génèrent la marche, la nage, le passage de l’un à l’autre.
« Le fait d’imiter le mouvement de la salamandre permet de mieux comprendre le fonctionnement de la moelle épinière et son interaction avec le corps », précise l’équipe de recherche.
Ce que le robot nous apprend
Les découvertes issues de Pleurobot ne sont pas restées confinées au domaine de la robotique.
L’équipe d’Ijspeert a pu démontrer plusieurs choses importantes sur le fonctionnement de la locomotion :
La transition nage-marche est plus simple qu’on ne le pensait. Chez la salamandre – et probablement chez nos ancêtres aquatiques – le passage d’un mode à l’autre ne nécessite pas une reprogrammation complète. Il suffit de modifier quelques paramètres dans les circuits de la moelle épinière. Le même « logiciel » de base génère les deux types de mouvement.
Les membres sont une extension, pas une révolution. Quand les premiers vertébrés sont sortis de l’eau, ils n’ont pas inventé un nouveau système de locomotion. Ils ont ajouté des membres à un système préexistant. La nage ondulatoire est devenue marche quadrupède par ajout, non par remplacement.
La moelle épinière peut fonctionner sans le cerveau. Dans certaines conditions expérimentales – éthiquement encadrées – on a observé que des animaux dont la moelle épinière était déconnectée du cerveau pouvaient encore produire des mouvements de marche. La moelle « sait » marcher. Elle attend juste le signal de départ.

Ces découvertes ne sont pas anecdotiques. Elles ont des implications directes pour la médecine.
L’espoir pour les patients paraplégiques
Parlons maintenant de ce qui compte vraiment.
Chaque année, des milliers de personnes perdent l’usage de leurs jambes suite à un accident ou une maladie affectant la moelle épinière. Une lésion, même partielle, peut interrompre la communication entre le cerveau et les membres inférieurs.
Pendant longtemps, on a considéré ces blessures comme irréversibles. La moelle épinière ne se régénère pas – ou si peu. Les patients paraplégiques devaient accepter leur condition comme définitive.
Mais les recherches issues de la robotique bio-inspirée ouvrent de nouvelles pistes.
Si la moelle épinière contient des circuits autonomes capables de générer la marche, alors peut-être qu’il n’est pas nécessaire de réparer la connexion avec le cerveau. Peut-être qu’il suffit de réactiver ces circuits directement.
C’est exactement ce que font les équipes de Lausanne.
En 2018, puis en 2022, des patients paraplégiques ont remarché grâce à des implants stimulant leur moelle épinière. Pas une guérison miracle. Pas une récupération totale. Mais des pas. Des vrais pas, après des années d’immobilité.
Ces implants ont été conçus en partie grâce aux connaissances acquises via Pleurobot et ses prédécesseurs. La compréhension fine des circuits de la moelle épinière – où stimuler, quand, avec quelle intensité – doit beaucoup aux années passées à faire marcher des robots salamandres
Les limites – Parce qu’il y en a
Il serait malhonnête de présenter cette recherche comme une solution imminente.
Les patients qui ont remarché à Lausanne restent des cas exceptionnels. La technologie est expérimentale. Les implants sont invasifs. La rééducation est longue et exigeante. Tous les patients ne sont pas éligibles, et tous ne répondent pas de la même façon.
De plus, remarcher en laboratoire n’est pas remarcher dans la vie quotidienne. Les conditions sont contrôlées. L’assistance est permanente. On est loin d’une autonomie retrouvée.
Auke Ijspeert lui-même reste prudent dans ses déclarations. Il parle d’espoir, pas de promesse. De compréhension accrue, pas de guérison garantie.
Cette prudence est nécessaire. Trop souvent, les médias s’emparent des avancées scientifiques pour annoncer des révolutions qui ne viennent jamais. Les patients et leurs familles méritent mieux que de faux espoirs.
Ce qui se passe à Lausanne est important. Mais c’est un chemin, pas une destination.
Au-delà de la salamandre – Les autres biorobots
Pleurobot n’est pas seul.
L’équipe d’Ijspeert a développé d’autres machines inspirées du vivant. Des robots anguilles pour comprendre la nage ondulatoire. Des robots guépards pour étudier la course à grande vitesse. Des robots modulaires capables de changer de configuration selon le terrain.
Chacun de ces projets répond à une question différente. Mais tous partagent la même philosophie : construire pour comprendre.
Ces machines trouvent aussi des applications pratiques. Un robot capable de se déplacer sur des terrains accidentés peut servir en recherche et sauvetage. Une machine qui nage comme un poisson peut inspecter des canalisations ou des épaves sous-marines.
Mais ces applications restent secondaires par rapport à l’objectif principal. Ijspeert n’est pas dans le business des robots de service. Il est dans celui de la connaissance.
La question éthique – Imiter le vivant, jusqu’où ?
Toute technologie puissante soulève des questions.
Les biorobots d’aujourd’hui sont des outils de recherche. Ils n’ont pas de conscience, pas d’autonomie réelle, pas de capacité à se reproduire ou à évoluer. Ce sont des machines, aussi sophistiquées soient-elles.
Mais la trajectoire est claire. Les robots deviennent plus habiles, plus adaptatifs, plus « vivants » dans leur comportement. Où mettre la limite ?
Pour l’instant, la question reste théorique. Pleurobot ne pense pas. Il exécute des algorithmes. Mais dans vingt ans ? Dans cinquante ?
Ijspeert et ses collègues semblent conscients de ces enjeux. Leur travail reste ancré dans la recherche fondamentale et médicale. L’objectif n’est pas de créer la vie artificielle, mais de comprendre la vie réelle.
Cette distinction mérite d’être préservée.
Ce qui reste à faire
La recherche sur les biorobots en est encore à ses débuts. Oui, même après des décennies de travail.
Nous comprenons mieux la moelle épinière, mais nous sommes loin de maîtriser tous ses secrets. Les implants qui font remarcher certains patients restent expérimentaux. La transition vers des thérapies accessibles au plus grand nombre prendra des années, peut-être des décennies.
Et puis il y a tout ce qu’on ne sait pas encore.
Comment la moelle épinière interagit-elle avec les signaux sensoriels ? Comment adapter les stimulations à chaque patient ? Comment permettre des mouvements fins, précis, naturels ?
Autant de questions qui attendent leurs robots.

Robot salamandre by robotic wonders
Sources et liens
Source primaire – EPFL Biorobotics Laboratory
Laboratoire de biorobotique d’Auke Ijspeert
- Site officiel : https://www.epfl.ch/labs/biorob/
- Profil d’Auke Ijspeert : https://people.epfl.ch/auke.ijspeert
TED Talk officiel
« A robot that runs and swims like a salamander » (2014)
Publications scientifiques
Article dans Science (2014)
- Ijspeert, A.J. « Biorobotics: Using robots to emulate and investigate agile locomotion »
- DOI : https://doi.org/10.1126/science.1254486
Article sur Pleurobot (2015)
- Karakasiliotis et al. « From cineradiography to biorobots: an approach for designing robots to emulate and study animal locomotion »
- Journal of The Royal Society Interface
- DOI : https://doi.org/10.1098/rsif.2015.1089
Recherches sur la moelle épinière – Collaborations
NeuroRestore (CHUV / EPFL)
- Site officiel : https://www.neurorestore.swiss/
- Travaux de Grégoire Courtine sur la stimulation épidurale
Vidéos complémentaires
Chaîne YouTube EPFL
- Démonstrations de Pleurobot et autres biorobots
- https://www.youtube.com/user/epaboratoire
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