
J’ai longtemps fermé les yeux. Comme beaucoup d’entre vous probablement. Cette petite robe corail achetée en soldes. Ce jean parfaitement délavé trouvé à quinze euros. Ces t-shirts aux couleurs vives qui égayaient mon dressing sans questionner ma conscience. Et puis un jour j’ai vu cette photo. Une rivière rouge sang. Pas rouge à cause d’une algue rare ou d’un phénomène géologique fascinant. Rouge à cause de la teinture textile. Rouge de nos vêtements. Rouge de notre insouciance collective. Cette image m’a hantée pendant des semaines. Elle a changé ma façon de regarder ma garde-robe. Elle a transformé ma manière de consommer la mode.
Aujourd’hui je veux partager avec vous ce que j’ai appris sur cet envers toxique de notre industrie préférée. Car derrière chaque vêtement coloré se cache une réalité que les marques préfèrent nous taire.
Le chiffre qui devrait tous nous réveiller
Prenons une seconde pour absorber cette statistique. Entre 17 et 20% de la pollution industrielle des eaux provient des teintures et traitements textiles. Pas 2%. Pas 5%. Près d’un cinquième de toute la pollution industrielle mondiale. Cette donnée publiée par la Banque Mondiale devrait figurer en lettres géantes sur chaque étiquette de vêtement. Elle ne le fait pas bien sûr. Les marques préfèrent nous parler de tendances de collections de must-have de la saison.
Pour mettre ce chiffre en perspective l’industrie textile se classe au deuxième rang des industries les plus polluantes pour l’eau juste derrière l’agriculture. Elle devance le secteur pétrolier l’industrie chimique lourde et même le secteur minier. Nos jolis vêtements polluent davantage que les forages de pétrole. Cette réalité mérite qu’on s’y arrête.
L’Organisation des Nations Unies estime qu’environ 93 milliards de mètres cubes d’eau sont utilisés chaque année par l’industrie de la mode. De cette quantité astronomique une part significative repart dans l’environnement chargée de substances toxiques. Les usines de traitement n’existent pas partout. Quand elles existent elles ne filtrent pas tout. La facilité consiste à déverser directement dans la rivière la plus proche. C’est exactement ce qui se passe dans une grande partie du monde.

8000 produits chimiques dans nos armoires
Le chiffre donne le vertige. Plus de 8000 substances chimiques différentes interviennent dans la fabrication de nos vêtements. Huit mille. Certaines sont relativement inoffensives. D’autres provoquent des allergies cutanées. D’autres encore sont classées comme perturbateurs endocriniens ou cancérigènes avérés.
La teinture ne représente qu’une partie du problème. Avant d’être teint un tissu subit de multiples traitements. Le blanchiment utilise du chlore et des peroxydes. Le décatissage emploie des solvants organiques. L’apprêtage fait appel à des résines formaldéhydes. Les traitements anti-froissage contiennent des substances perfluorées. Les finitions imperméabilisantes utilisent des composés qui persistent dans l’environnement pendant des décennies.
Chaque étape ajoute sa couche de pollution potentielle. Chaque processus rejette ses effluents. Chaque traitement laisse des résidus dans l’eau utilisée. À la fin du cycle de production un simple t-shirt aura nécessité l’intervention de dizaines de produits chimiques différents.
Les travailleurs des usines textiles sont les premières victimes de cette chimie omniprésente. Des études menées au Bangladesh en Inde et en Chine documentent des taux anormalement élevés de maladies respiratoires et de cancers parmi les ouvriers du secteur. Ces hommes et ces femmes manipulent quotidiennement des substances que nous n’accepterions jamais de toucher.
Les colorants azoïques : un poison légal
Parlons de ces fameux colorants azoïques. Ils représentent 60 à 70% de tous les colorants utilisés dans l’industrie textile mondiale. Leur popularité s’explique facilement. Ils offrent une gamme de couleurs incomparable. Ils résistent bien au lavage. Ils coûtent moins cher que les alternatives. Pour une industrie obsédée par les marges c’est le produit miracle.
Le problème est que certains de ces colorants sont des cancérigènes reconnus. Pas suspectés. Reconnus. L’Union européenne a interdit 22 amines aromatiques issues de la dégradation des colorants azoïques depuis 2002. Cette interdiction ne concerne que la vente sur le territoire européen. Elle n’empêche pas la production dans des pays aux réglementations plus souples.
Quand un vêtement teint aux colorants azoïques est lavé une partie de ces substances se libère dans l’eau. Quand les effluents d’usine sont déversés dans les rivières ces mêmes substances contaminent des écosystèmes entiers. Les études scientifiques documentent leur présence dans les sédiments les poissons et même l’eau potable de certaines régions.
Les colorants azoïques ne se dégradent pas facilement. Leur structure moléculaire résiste aux processus naturels de décomposition. Ils persistent dans l’environnement pendant des années voire des décennies. Les stations d’épuration conventionnelles ne parviennent pas à les éliminer complètement. Ils passent à travers les filtres et finissent dans nos rivières nos lacs nos océans.

Jacopo M. Raule
sur Getty Images
La Citarum : miroir de notre inconscience collective
La rivière Citarum en Indonésie incarne l’ampleur du désastre. Ce cours d’eau de 300 kilomètres qui traverse l’île de Java figure parmi les plus pollués de la planète. Plus de 200 usines textiles bordent ses rives. La plupart déversent leurs effluents directement dans l’eau sans le moindre traitement.
J’ai vu des photos de cette rivière. Des images qui ressemblent à des montages apocalyptiques mais qui documentent une réalité quotidienne. L’eau change de couleur selon les productions du moment. Rouge un jour. Bleu le lendemain. Violet parfois. Les pêcheurs locaux ont abandonné leur activité depuis longtemps. Le poisson a disparu ou est devenu impropre à la consommation.
Trente millions de personnes dépendent pourtant de la Citarum pour leur approvisionnement en eau. Trente millions d’êtres humains qui boivent cuisinent et se lavent avec une eau contaminée par nos vêtements. Des enfants qui grandissent au bord d’une rivière toxique. Des familles qui n’ont pas d’autre choix que d’utiliser cette eau empoisonnée.
La Citarum n’est pas un cas isolé. Le fleuve Buriganga au Bangladesh présente le même tableau désolant. La rivière Pearl en Chine souffre des mêmes maux. Partout où l’industrie textile s’est installée massivement les cours d’eau portent les stigmates de notre soif de vêtements bon marché.
Le mécanisme pervers de la fast fashion
La fast fashion amplifie exponentiellement ce problème. Le modèle économique repose sur un renouvellement constant des collections. Zara propose 24 collections par an contre deux traditionnellement. H&M Primark Shein et leurs concurrents suivent la même logique. Plus de vêtements plus de teintures plus de traitements chimiques plus de pollution.

Quand une marque veut produire un t-shirt à trois euros elle doit rogner sur tout. La qualité du tissu évidemment. Les conditions de travail des ouvriers certainement. Mais aussi et surtout sur le traitement des déchets. Une station d’épuration coûte cher à construire et à faire fonctionner. Elle réduit les marges déjà minuscules. La tentation de s’en passer devient irrésistible.
Les audits environnementaux existent sur le papier. Les marques occidentales affichent fièrement leurs engagements RSE. Mais la réalité du terrain raconte une autre histoire. Les sous-traitants des sous-traitants échappent aux contrôles. Les usines clandestines prolifèrent. Les déversements nocturnes continuent quand les inspecteurs ont le dos tourné.
Le consommateur que nous sommes porte une part de responsabilité dans ce système. Notre demande insatiable de nouveauté alimente la machine. Notre recherche du prix le plus bas encourage les pratiques les plus douteuses. Notre indifférence permet à ce système de perdurer.

Les alternatives existent
Face à ce constat accablant des solutions émergent. Les teintures naturelles connaissent un regain d’intérêt. L’indigo le garance la gaude et d’autres plantes tinctoriales offrent une palette de couleurs certes plus limitée mais infiniment moins toxique. Des marques pionnières comme Patagonia Stella McCartney ou Veja investissent dans ces alternatives.
La technologie apporte aussi des réponses prometteuses. La teinture sans eau développée par DyeCoo utilise du CO2 supercritique au lieu de l’eau comme solvant. Le processus élimine la pollution aquatique tout en réduisant la consommation d’énergie. Adidas et Nike ont commencé à adopter cette technologie pour certaines de leurs lignes.
Les systèmes de traitement des eaux usées en circuit fermé permettent de recycler l’eau utilisée dans les processus de teinture. L’eau est filtrée purifiée et réutilisée au lieu d’être rejetée dans l’environnement. Ces systèmes coûtent cher à installer mais ils existent et fonctionnent.
La certification Oeko-Tex garantit l’absence de substances nocives dans les textiles. Le label GOTS certifie le respect de critères environnementaux stricts tout au long de la chaîne de production. Ces certifications ne sont pas parfaites mais elles offrent des repères pour le consommateur soucieux de ses choix.
Ce que nous pouvons faire
Je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Mon propre parcours vers une garde-robe plus responsable reste semé d’embûches et de contradictions. Mais quelques principes simples peuvent guider nos choix quotidiens.
Acheter moins représente l’action la plus efficace. Chaque vêtement non produit est un vêtement qui ne polluera pas. La qualité plutôt que la quantité. Des pièces durables plutôt que des tendances éphémères. Cette approche demande de repenser notre rapport à la mode mais elle reste accessible à tous.
Privilégier les couleurs naturelles et les teintes claires limite l’exposition aux colorants les plus problématiques. Un t-shirt blanc nécessite moins de traitements chimiques qu’un t-shirt noir profond. Les teintes pastel utilisent généralement moins de pigments que les couleurs saturées.
La seconde main offre une alternative vertueuse. Les vêtements d’occasion ont déjà libéré la majeure partie de leurs substances chimiques lors des lavages précédents. Les acheter évite de stimuler la production de nouveaux articles. Les friperies les applications de revente et les vide-dressings permettent de renouveler sa garde-robe sans alimenter la pollution.
S’informer sur les marques que nous achetons constitue un acte citoyen. Les sites comme Good On You notent les entreprises selon leurs pratiques environnementales et sociales. Fashion Revolution publie un index de transparence des grandes marques. Ces ressources aident à faire des choix éclairés.

Une prise de conscience collective nécessaire
La mode ne changera pas toute seule. Les entreprises ne renonceront pas spontanément à des pratiques rentables. Les gouvernements des pays producteurs ne durciront pas leurs réglementations sans pression internationale. Le changement viendra de nous. De notre exigence de consommateurs. De nos choix quotidiens. De notre refus de participer aveuglément à ce système destructeur.

Chaque fois que nous achetons un vêtement nous votons pour un certain modèle de production. Chaque euro dépensé envoie un signal aux marques. Chaque choix conscient contribue à faire évoluer l’industrie. Notre pouvoir individuel peut sembler dérisoire face à l’ampleur du problème. Mais additionné à celui de millions d’autres consommateurs il devient une force de transformation.
Les jeunes générations montrent la voie. Elles questionnent les pratiques établies. Elles exigent de la transparence. Elles plébiscitent les marques responsables et boycottent les pollueurs. Cette évolution des mentalités donne des raisons d’espérer.
En conclusion – Pensées d’Angénic
Cette rivière rouge sang continue de me hanter. Elle symbolise tout ce qui ne va pas dans notre rapport à la mode. Elle incarne les conséquences invisibles de nos choix vestimentaires. Elle rappelle que derrière chaque vêtement coloré se cachent des écosystèmes dévastés et des communautés empoisonnées.
Je ne crois pas aux solutions miracles ni aux discours culpabilisants qui paralysent plus qu’ils ne mobilisent. Je crois en revanche à la force des petits gestes répétés. À l’impact cumulé de millions de décisions conscientes. À la capacité de chacun d’entre nous à faire des choix différents.
Ma garde-robe a changé depuis que j’ai commencé cette réflexion. Elle contient moins de pièces mais je les aime davantage. Elle arbore des couleurs plus douces mais elles me vont tout aussi bien. Elle raconte une histoire dont je ne suis plus honteuse.
La mode peut être belle sans être destructrice. Elle peut nous faire plaisir sans empoisonner les rivières du bout du monde. Elle peut exprimer notre créativité sans sacrifier la santé de ceux qui la fabriquent. Cette mode-là existe déjà. À nous de la choisir.
Sources et références
- Banque Mondiale – Rapport sur la pollution de l’eau par l’industrie textile : https://www.worldbank.org/en/news/feature/2019/09/23/costo-moda-medio-ambiente
- Business Insider – Enquête sur les teintures textiles : https://www.businessinsider.com/fast-fashion-environmental-impact-pollution-emissions-waste-water-2019-10
- LaRose D. – To Dye For: Textile Processing’s Global Impact, Carmen Busquets Journal : https://www.carmenbusquets.com/journal/post/fashion-dye-pollution
- Conserve Energy Future – Most Polluted Rivers in the World : https://www.conserve-energy-future.com/most-polluted-rivers-world.php
- Programme des Nations Unies pour l’Environnement – Fashion and Environment : https://www.unep.org/news-and-stories/story/putting-brakes-fast-fashion
- Greenpeace – Toxic Threads Report : https://www.greenpeace.org/international/publication/6889/toxic-threads-the-big-fashion-stitch-up/
- Organisation Mondiale de la Santé – Rapport sur les substances chimiques dans les textiles : https://www.who.int/
- Ellen MacArthur Foundation – A New Textiles Economy : https://www.ellenmacarthurfoundation.org/publications/a-new-textiles-economy-redesigning-fashions-future
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