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Les Diamants de la Couronne : chronique d’un saccage national orchestré par la République.

« En cette période où l’inaliénabilité des œuvres conservées dans les collections publiques est menacée, il peut être utile de rappeler, avec l’aide des travaux de M. Bernard Morel, la vente lamentable des Diamants de la Couronne organisée par l’Etat en 1887. Elle amputa vertigineusement le patrimoine national.

Du 12 au 23 mai 1887, dans la salle des États du Louvre, se déroula l’une des plus grandes catastrophes patrimoniales de l’histoire de France. Pendant neuf vacations, sous les coups de marteau d’un commissaire-priseur, 77 486 pierres et perles accumulées depuis François Ier furent dispersées aux quatre vents. Trois siècles et demi de splendeur, bradés pour quelques millions de francs-or. Une collection inaliénable depuis 1530, dilapidée en onze jours par haine de la monarchie.

Cette vente ne fut pas un accident de l’histoire. Elle fut voulue, organisée, célébrée par les républicains au pouvoir. Il ne s’agissait pas de remplir les caisses de l’État – le produit de la vente fut dérisoire – mais d’effacer les symboles d’un régime honni. Priver à jamais les prétendants au trône de ces joyaux qui légitimaient le pouvoir royal : tel était le véritable objectif. La République naissante, encore fragile, crut s’affermir en détruisant les vestiges de la grandeur monarchique. Elle ne fit qu’appauvrir la France.

Un trésor constitué pierre après pierre

L’histoire des Diamants de la Couronne commence en 1530, lorsque François Ier décide de soustraire huit pierres précieuses à son patrimoine personnel pour les rattacher à la Couronne de France. Par cet acte fondateur, le roi créait une collection inaliénable, destinée à passer de souverain en souverain, enrichie à chaque règne, jamais diminuée.

La formule employée par François Ier mérite d’être citée dans toute sa solennité : « Ce sont les bagues que le roy François Ier de ce nom a donné et donne à ses successeurs à la couronne de France et veult que à chascune mutacion, l’inventaire d’icelles ensemble leur apréciacion, poix, paincture, plomp soient vériffiez en leur présence, affin qu’ils baillent leurs lettres patentes obligatoires de les garder à leurs successeurs à la couronne. »

Ces mots établissaient un principe sacré : les Diamants de la Couronne n’appartenaient pas au roi régnant mais à la royauté elle-même. Ils constituaient un bien national avant la lettre, un patrimoine transmis de génération en génération pour la gloire du royaume. Chaque nouveau souverain devait en dresser l’inventaire et s’engager par lettres patentes à les conserver intacts pour ses successeurs.

Trois siècles d’enrichissement

De François Ier à Napoléon III, chaque règne apporta sa contribution au trésor. Henri IV y ajouta les diamants qu’il avait reçus de Gabrielle d’Estrées. Louis XIV l’enrichit considérablement, notamment du Régent, ce diamant de 140 carats acheté au prix de sa fortune par Philippe d’Orléans en 1717. Louis XV fit monter pour son sacre une couronne éblouissante. Louis XVI commanda pour Marie-Antoinette des parures qui comptent parmi les chefs-d’œuvre de la joaillerie du XVIIIe siècle.

 

Le trésor survécut même au traumatisme de la Révolution. Certes, le vol spectaculaire de septembre 1792, à l’hôtel du Garde-Meuble, dispersa une partie des joyaux. Pendant une semaine, du 11 au 17 septembre, des voleurs s’introduisirent chaque nuit dans le bâtiment et emportèrent des merveilles. Mais la plupart des pièces furent retrouvées, et Napoléon reconstitua le trésor avec magnificence.

En 1814, à la chute de l’Empire, les Diamants de la Couronne comprenaient 65 072 pierres et perles. L’inventaire détaillé révèle l’ampleur de cette richesse : 57 771 diamants, 5 630 perles, 424 rubis, 66 saphirs, 272 émeraudes, 235 améthystes, 547 turquoises, 24 camées, 14 opales et 89 topazes. La plupart de ces pierres étaient montées en bijoux d’une qualité exceptionnelle, témoignages du savoir-faire des joailliers français à travers les siècles.

L’apogée sous le Second Empire

La collection atteignit son apogée sous Napoléon III. L’empereur et l’impératrice Eugénie voulurent que les Diamants de la Couronne reflètent la splendeur du nouveau régime. Ils firent appel aux plus grands joailliers parisiens pour créer des pièces d’une opulence inégalée.

L’Exposition universelle de 1855 fut l’occasion d’une commande exceptionnelle. Napoléon III fit exécuter pour lui-même une couronne impériale, chef-d’œuvre d’orfèvrerie serti de diamants historiques. Pour l’impératrice Eugénie, les joailliers créèrent des bijoux fastueux qui firent l’admiration de l’Europe entière.

Des chefs-d’œuvre de la joaillerie française

Parmi ces créations, le nœud de ceinture en diamants se terminant par deux glands comptait parmi les plus admirés. Cette pièce d’une virtuosité technique stupéfiante reproduisait en pierres précieuses la souplesse d’un ruban de soie noué. Les glands, entièrement pavés de diamants, oscillaient au moindre mouvement, captant la lumière de mille feux.

La parure de feuilles de groseillier surpassait peut-être encore ce chef-d’œuvre. Comprenant une guirlande servant de collier, un tour de corsage et un devant de corsage, elle reproduisait avec un réalisme saisissant le feuillage délicat du groseillier. Chaque feuille, chaque nervure était rendue par l’agencement savant de diamants de tailles différentes. L’ensemble, porté par l’impératrice Eugénie dans les grandes occasions, semblait vivant sous les lustres des Tuileries.

La tiare en perles de l’impératrice Eugénie de France – fabriquée par Alexandre-Gabriel Lemonnier en 1853 – mise à jour : volée du musée du Louvre en 2025 – toujours en espérant la retrouver. Source Tiaramania

Les années suivantes virent la création d’autres merveilles. Le peigne à pampilles en diamants de 1856 était une prouesse technique où des grappes de pierres précieuses pendaient librement, animées par les mouvements de celle qui le portait. Le diadème russe de 1864, inspiré des kokochniks traditionnels, témoignait de l’alliance avec la Russie. Le diadème grec de 1867, tout en méandres et palmettes antiques, illustrait le goût néoclassique de l’époque.

En 1882, au moment où la vente fut décidée, le trésor comptait 77 486 pierres et perles, réparties en deux ensembles : les bijoux de la Restauration, remontés pour la duchesse d’Angoulême et la duchesse de Berry à partir des parures de Marie-Louise, et les créations du Second Empire. Jamais la collection n’avait été aussi riche, aussi diverse, aussi représentative du génie français en matière de joaillerie.

La haine républicaine comme mobile

Comment expliquer que ce trésor inaliénable depuis trois siècles et demi ait pu être dispersé en quelques jours ? La réponse tient en un mot : idéologie. La IIIe République, née dans la défaite de 1870 et le traumatisme de la Commune, voulut effacer jusqu’au souvenir de la monarchie et de l’Empire.

Les républicains de cette époque nourrissaient une haine viscérale envers les régimes déchus. Cette haine s’exprimait dans la destruction systématique des symboles du pouvoir royal et impérial. Les Diamants de la Couronne, plus que tout autre trésor, incarnaient cette continuité dynastique qu’ils voulaient abolir.

Le fer de lance de cette campagne fut Benjamin Raspail, député radical et fils du célèbre médecin révolutionnaire François-Vincent Raspail. Dès 1878, il déposa à la Chambre une motion demandant la vente des Diamants de la Couronne. Son argument principal n’était pas financier mais politique : il fallait priver définitivement les prétendants – le comte de Chambord pour les légitimistes, le comte de Paris pour les orléanistes, le prince impérial pour les bonapartistes – de ces joyaux qui auraient pu servir à un éventuel sacre.

Une loi votée dans l’enthousiasme

La motion de Raspail fut approuvée en juin 1882 par 342 voix contre 85. Cette majorité écrasante témoigne de l’état d’esprit qui régnait alors à la Chambre des députés. Les quelques voix qui s’élevèrent pour défendre le patrimoine national furent balayées par la ferveur républicaine.

Les arguments des opposants à la vente méritent pourtant d’être rappelés. Certains députés soulignèrent le caractère inaliénable de la collection, établi par François Ier et confirmé par tous ses successeurs. D’autres firent valoir la valeur artistique et historique des joyaux, irremplaçable témoignage du génie français. D’autres encore prédirent, avec raison, que la vente serait un désastre financier, l’afflux soudain de tant de pierres sur le marché ne pouvant que déprimer les cours.

Rien n’y fit. La haine de la monarchie l’emporta sur toute autre considération. La loi autorisant la vente fut promulguée, et les préparatifs commencèrent pour cette dispersion programmée.

Le désastre de mai 1887

La vente se déroula au Louvre, dans cette même salle des États où les Diamants avaient été exposés avec succès en 1884. Neuf vacations, du 12 au 23 mai 1887, suffirent à disperser trois siècles et demi d’accumulation patiente.

Le catalogue de la vente révèle l’ampleur du massacre. Pour faciliter les transactions, les organisateurs avaient décidé de démembrer les parures. Les ensembles créés pour la duchesse d’Angoulême ou l’impératrice Eugénie furent divisés en lots séparés. La parure de rubis et diamants, la parure de saphirs et diamants, la parure de turquoises et diamants, le diadème en émeraudes : tout fut vendu pierre par pierre, bijou par bijou.

Plus grave encore, les décorations de Napoléon III furent démontées avant la vente. La couronne impériale, chef-d’œuvre commandé en 1855, fut brisée et fondue. Ses diamants furent vendus séparément, perdant à jamais leur identité historique. Ce qui avait été le symbole de la souveraineté française n’était plus qu’un tas de pierres anonymes.

Un échec financier retentissant

L’objectif financier de la vente ne fut même pas atteint. La collection était estimée à environ 8 millions de francs-or. Elle fut mise à prix à 6 millions. Le produit final, après déduction des frais d’organisation qui s’élevèrent à 293 851 francs, ne monta qu’à 6 927 509 francs.

Les raisons de cet échec étaient prévisibles. L’apparition soudaine sur le marché d’une telle quantité de pierres précieuses ne pouvait que faire chuter les cours. Les acheteurs, sachant que l’offre excédait largement la demande, attendirent pour enchérir au plus bas. La provenance historique des pièces, qui de nos jours multiplierait leur valeur par dix ou par cent, ne fut pas prise en considération.

Les principaux acquéreurs furent des joailliers professionnels : Boucheron, Bapst Frères, Tiffany et d’autres. Ces maisons n’achetaient pas pour conserver mais pour réutiliser. Elles démontèrent méthodiquement les joyaux acquis, récupérèrent les pierres, les retaillérent souvent pour les adapter à de nouvelles montures, effaçant définitivement leur histoire.

Ce qui fut perdu à jamais

Le bilan de cette vente dépasse de loin la seule perte financière. Sur le plan historique, des témoignages irremplaçables de l’histoire de France disparurent. Ces bijoux avaient été portés par Marie-Antoinette, par l’impératrice Joséphine, par Marie-Louise, par la duchesse d’Angoulême, par l’impératrice Eugénie. Ils constituaient un fil d’or reliant les régimes successifs, une continuité tangible par-delà les révolutions.

Sur le plan minéralogique, la catastrophe fut également considérable. Certaines pierres de la collection présentaient des caractéristiques qu’on ne trouve plus dans la nature. Des diamants d’une pureté exceptionnelle, des rubis d’un rouge inégalé, des émeraudes d’une profondeur disparue : autant de merveilles géologiques sacrifiées à la haine politique.

Sur le plan artistique enfin, la perte est incommensurable. La joaillerie française du XVIIIe et du XIXe siècle atteignit dans ces pièces son apogée. Le diadème grec, le peigne à pampilles, la parure de feuilles de groseillier représentaient le sommet d’un art porté à sa perfection. Ces chefs-d’œuvre furent dépecés pour récupérer leurs pierres, leur montage d’or fondu, leur dessin oublié.

Les quelques rescapés

Quelques pièces échappèrent au massacre. Le Régent, ce diamant de 140 carats qui comptait parmi les plus beaux du monde, fut conservé. Le Louvre le présente aujourd’hui dans la galerie d’Apollon, seul témoin de ce qu’était le trésor. Quelques autres pierres historiques, notamment le Sancy et le diamant Hortensia, furent également préservées.

Certains bijoux complets survécurent parce qu’ils furent classés comme objets d’art plutôt que comme joyaux. C’est le cas de la couronne de l’impératrice Eugénie, dont les diamants furent remplacés par des cristaux mais dont la monture fut conservée. Le Louvre s’efforce depuis lors de retrouver et de racheter les pièces qui peuvent avoir survécu, mais la plupart ont disparu à jamais.

Une logique de destruction

La vente des Diamants de la Couronne s’inscrit dans une politique plus large de destruction du patrimoine monarchique et impérial. La même haine qui dispersa les joyaux s’acharna sur les résidences royales. Le palais des Tuileries, incendié pendant la Commune en 1871, aurait pu être reconstruit. Ses murs tenaient encore, sa structure était réparable. La IIIe République préféra le raser entièrement en 1883.

Le château de Saint-Cloud connut un sort identique. Bombardé par les Prussiens en 1870, il était endommagé mais restaurable. Le gouvernement républicain décida de le démolir plutôt que de le relever. Là encore, l’objectif n’était pas économique – la reconstruction aurait coûté moins cher que la démolition et le déblaiement – mais idéologique.

Cette fureur iconoclaste visait à effacer jusqu’aux traces physiques de la monarchie et de l’Empire. Les républicains de 1880 crurent que la République s’affermirait en détruisant les symboles de l’Ancien Régime. Ils ne firent qu’appauvrir le patrimoine national et priver les générations futures de témoignages irremplaçables.

Le parallèle avec les destructions révolutionnaires

On ne peut s’empêcher de rapprocher cette destruction programmée des vandalismes révolutionnaires de 1793. La Convention avait ordonné la profanation des tombeaux royaux de Saint-Denis, la fonte des statues des rois, la destruction des emblèmes de la féodalité. Un siècle plus tard, la IIIe République poursuivait le même travail de table rase.

Mais au moins les révolutionnaires de 1793 avaient l’excuse de l’urgence et de la passion. Ils agissaient dans le feu de l’action, menacés par les armées européennes, persuadés de construire un monde nouveau sur les ruines de l’ancien. Les républicains de 1887 n’avaient pas cette excuse. Ils agissaient à froid, délibérément, quinze ans après la chute de l’Empire, alors que plus aucun prétendant ne menaçait sérieusement le régime.

Les leçons d’un désastre

Que reste-t-il aujourd’hui de cette collection qui accompagna l’histoire de France pendant trois siècles et demi ? Quelques pierres au Louvre, quelques bijoux rachetés au hasard des ventes, quelques photographies jaunies dans les archives. Le reste a disparu, fondu, retaillé, dispersé aux quatre coins du monde.

Daniel Alcouffe, conservateur général honoraire au Louvre, a consacré une partie de sa carrière à documenter ce désastre. Ses travaux, publiés notamment dans la Tribune de l’art en 2008, permettent de mesurer l’ampleur de la perte. Ils permettent aussi de comprendre les mécanismes qui ont conduit à cette catastrophe patrimoniale.

Car la vente de 1887 n’est pas qu’un épisode malheureux de l’histoire de France. Elle constitue un avertissement pour notre époque. Lorsque l’idéologie prend le pas sur le respect du patrimoine, lorsque la haine politique l’emporte sur le sens de la continuité historique, les dégâts sont irréparables.

En conclusion – Pensées d’Angénic

Je reste hanté par les photographies de ces parures avant leur dispersion. Ces images en noir et blanc où l’on devine, malgré l’absence de couleur, l’éclat des diamants, le feu des rubis, la profondeur des émeraudes. Et je me demande ce que ressentirent les quelques esprits lucides qui assistèrent, impuissants, à ce saccage légal.

Il y a dans cette histoire quelque chose qui me révolte profondément. Non pas tant la perte matérielle – après tout, ce ne sont que des pierres – mais l’intention qui présida à cette destruction. Ces hommes de 1887 savaient ce qu’ils faisaient. Ils savaient qu’ils détruisaient un patrimoine irremplaçable. Et ils le firent quand même, par haine, par idéologie, par cette certitude imbécile que le passé doit céder devant l’avenir.

La parure de feuilles de groseillier me hante particulièrement. J’ai lu les descriptions des témoins de l’époque, vu les quelques dessins qui en subsistent. Cette merveille où le génie du joaillier avait su capturer la délicatesse d’un feuillage, où chaque diamant jouait son rôle dans une symphonie de lumière. Éparpillée en quelques heures sous le marteau du commissaire-priseur. Les feuilles vendues séparément, le collier démembré, les pierres arrachées à leur monture pour être revendues au poids.

Ce qui me frappe aussi, c’est la bêtise financière de l’opération. Moins de sept millions de francs pour un trésor inestimable. Même selon les critères mercantiles que prétendaient défendre les républicains, la vente fut un échec. On sacrifia trois siècles d’histoire pour une somme qui représentait à peine quelques mois de budget d’un ministère. L’idéologie aveugle jusque dans ses calculs.

Mais peut-être le plus terrible est-il cette continuité dans la destruction. Les Tuileries rasées, Saint-Cloud démoli, les Diamants dispersés : même logique, même haine, même aveuglement. Comme si la République ne pouvait s’affirmer qu’en niant tout ce qui l’avait précédée. Comme si la France n’avait commencé qu’en 1789, ou plutôt en 1870.

Nous vivons aujourd’hui parmi les conséquences de ces choix. Le centre de Paris privé de son palais royal, la joaillerie française privée de ses références, l’histoire amputée de ses témoins. Et chaque fois que je passe devant l’emplacement des Tuileries, ce jardin trop grand pour son cadre disparu, je pense à ces hommes qui crurent bien faire en détruisant.

François Ier avait voulu que ces pierres passent de roi en roi, à jamais. La République a décidé qu’elles ne passeraient à personne. Entre ces deux volontés, c’est l’éternité qui a perdu.

Sources et références

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