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Nicolas II : le dernier tsar couronné de Russie, entre faste impérial et destin tragique

Le 26 mai 1896, la cathédrale de l’Assomption du Kremlin resplendissait de tous ses ors. Au milieu de la nef, sur une estrade surélevée, un homme de vingt-huit ans s’apprêtait à recevoir la couronne des Romanov. Nicolas Alexandrovitch, deuxième du nom, devenait ce jour-là empereur et autocrate de toutes les Russies. Vingt-deux ans plus tard, dans la cave d’une maison d’Iekaterinbourg, ce même homme tomberait sous les balles des bolcheviques avec toute sa famille.

Nicolas II , une vie avortée. Entre ces deux dates, le faste du couronnement et l’horreur du massacre, se déploie l’histoire d’un règne tragique. L’histoire d’un homme qui ne voulait pas être tsar et qui le fut malgré lui. L’histoire d’un empire qui se croyait éternel et qui s’effondra en quelques jours. L’histoire d’une famille unie dans l’amour et dans la mort. Le dernier couronnement de Russie fut aussi, sans que personne ne le sache encore, le début de la fin.

Le faste d’un monde qui s’achève

Ce 26 mai 1896, Moscou offrait au monde le spectacle de sa grandeur. Des dizaines de milliers de spectateurs s’étaient massés le long du parcours impérial. Les cloches de quatre cents églises sonnaient à toute volée. Les régiments de la garde paradaient dans leurs uniformes chamarrés. La Russie célébrait son nouveau maître avec une pompe inégalée.

Le rite du couronnement russe était le plus élaboré d’Europe. Il puisait ses racines dans la tradition byzantine, enrichie au fil des siècles par les Romanov. Chaque geste, chaque parole, chaque objet portait une signification sacrée. Le tsar n’était pas seulement un souverain politique : il était l’oint du Seigneur, le père de son peuple, le défenseur de la foi orthodoxe.

La cérémonie débuta à dix heures précises. Dans la cathédrale de l’Assomption, trois trônes avaient été disposés sur l’estrade centrale. Nicolas II prit place sur le trône de Michel Fedorovitch, le fondateur de la dynastie Romanov. L’impératrice douairière Maria Feodorovna, sa mère, s’assit sur le trône d’Alexis Mikhaïlovitch. Et la jeune impératrice Alexandra Feodorovna, son épouse, occupa le trône d’Ivan III, le rassembleur des terres russes.

Le serment d’un empire

Lorsque Nicolas II prononça son serment, il énuméra tous les titres accumulés par ses ancêtres au fil des conquêtes. Cette litanie interminable disait l’immensité de l’empire qu’il recevait en héritage :

« Par la grâce de Dieu, nous, Nicolas, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou, Kiev, Vladimir, Novgorod ; Tsar de Kazan, tsar d’Astrakhan, tsar de Pologne, tsar de Sibérie, tsar de Tauric Chersonèse, seigneur de Pskov, et grand prince de Smolensk, de Lituanie, de Volhynie, de Podolie et de Finlande… »

La liste continuait, égrenait les principautés, les provinces, les terres lointaines. Estonie, Livonie, Courlande, Carélie, Géorgie, Arménie, Turkestan… Le tsar régnait sur un sixième des terres émergées, de la Pologne à l’océan Pacifique, de l’Arctique aux frontières de la Perse et de la Chine. Cent trente millions de sujets de toutes langues, de toutes religions, de toutes conditions lui devaient obéissance.

Ce serment, Nicolas II le prononça d’une voix ferme. Mais ceux qui le connaissaient savaient que cette assurance était de façade. Dans son journal intime, le jeune tsar avait confié son angoisse à la mort de son père Alexandre III, deux ans plus tôt : « Que va-t-il m’arriver ? Je ne suis pas préparé à être tsar. Je n’ai jamais voulu l’être. »

La couronne de Monomaque

Le moment le plus solennel du sacre survint lorsque le métropolite de Saint-Pétersbourg présenta la couronne impériale à Nicolas II. Selon la tradition, le tsar devait se couronner lui-même, signifiant ainsi qu’il ne tenait son pouvoir que de Dieu. Nicolas saisit la couronne des deux mains et la posa sur sa tête.

Cette couronne, dite de Monomaque, était le symbole le plus sacré de l’autocratie russe. La légende voulait qu’elle ait été offerte au grand-prince Vladimir par l’empereur byzantin Constantin Monomaque au XIe siècle. En réalité, elle datait probablement du XIVe siècle, mais son origine mythique importait plus que la vérité historique. Elle rattachait les tsars de Russie à l’héritage de Byzance, la « Deuxième Rome », faisant de Moscou la « Troisième Rome », gardienne de l’orthodoxie.

Après s’être couronné, Nicolas II accomplit un geste qui émut l’assistance. Il prit une seconde couronne, plus petite, et la posa délicatement sur la tête de son épouse Alexandra, agenouillée devant lui. Ce geste tendre, au milieu du cérémonial rigide, révélait l’amour profond qui unissait le couple impérial. Un amour qui serait leur force et leur faiblesse, leur consolation et leur perte.

 

Couronnement de Nicolas II de Russie – source Wikipédia

Serment.

La tragédie de Khodynka : le présage funeste

Quatre jours après le couronnement, le 30 mai 1896, une distribution de cadeaux et de vivres était prévue sur le champ de Khodynka, aux portes de Moscou. Des centaines de milliers de personnes s’y pressèrent dès l’aube, espérant recevoir les présents impériaux : un gobelet émaillé aux armes des Romanov, du pain, du saucisson, des bonbons.

La foule était immense, peut-être un demi-million de personnes. Le terrain, mal préparé, était parsemé de tranchées et de fosses laissées par des manœuvres militaires. Lorsque la rumeur se répandit que les cadeaux venaient à manquer, la panique s’empara de la multitude. Une bousculade monstrueuse s’ensuivit. Les gens tombaient dans les fosses, étaient piétinés, étouffés. En quelques minutes, plus de mille trois cents personnes périrent.

Nicolas II apprit la catastrophe alors qu’il s’apprêtait à assister à un bal donné par l’ambassadeur de France. Ses conseillers l’encouragèrent à s’y rendre malgré tout, pour ne pas offenser un allié précieux. Le tsar hésita, puis céda. Il parut au bal, dansa même, tandis que les corps s’entassaient à Khodynka.

Cette décision, qu’il regretta toute sa vie, lui valut le surnom de « Nicolas le Sanglant » parmi le peuple. Elle inaugura un règne placé sous le signe du malheur et de l’incompréhension. Le tsar n’était pas insensible – il versa des larmes en visitant les blessés, fit distribuer des compensations aux familles – mais il avait donné l’image d’un souverain indifférent au sort de ses sujets.

Pour beaucoup de Russes superstitieux, Khodynka fut un présage. Le règne de Nicolas II commençait dans le sang. Il finirait dans le sang.

Un tsar qui ne voulait pas l’être

Qui était vraiment Nicolas II ? Les historiens le décrivent comme un homme de contrastes, ou plutôt comme un homme inadapté au rôle écrasant qui lui échut. Né le 6 mai 1868 – le 18 mai selon le calendrier grégorien – il était le fils aîné d’Alexandre III, un géant autoritaire qui gouvernait la Russie d’une main de fer.

Alexandre III ne prépara jamais vraiment son fils à régner. Il le tenait à l’écart des affaires de l’État, le considérant trop jeune, trop inexpérimenté. Lorsqu’il mourut prématurément en 1894, à cinquante ans seulement, Nicolas se retrouva propulsé sur le trône sans y être préparé. Il avait vingt-six ans et l’impression d’être un enfant déguisé en empereur.

Physiquement, Nicolas II ne ressemblait pas à son père. Là où Alexandre III était un colosse barbu à la poigne redoutable, Nicolas était un homme de taille moyenne, aux traits fins, aux manières délicates. Son regard bleu-gris reflétait une douceur presque mélancolique. Il ressemblait étrangement à son cousin germain, le futur roi George V d’Angleterre – la ressemblance était si frappante qu’on pouvait les confondre sur les photographies.

Le Roi d’Angleterre Georges V et son cousin Nicolas II de Russie les quasi jumeaux. Source Wikimedia

Un caractère inadapté au pouvoir absolu

Les témoignages concordent pour dépeindre un homme charmant dans l’intimité, cultivé, parlant parfaitement le français, l’anglais et l’allemand, passionné de photographie et de promenades en plein air. Mais ces qualités aimables ne faisaient pas un autocrate.

Nicolas II était, selon les mots de son cousin le grand-duc Alexandre, « trop délicat et bien élevé pour se déterminer grossièrement ». Plutôt que de refuser une demande, il préférait se taire ou acquiescer vaguement, laissant son interlocuteur croire qu’il avait obtenu satisfaction. Cette incapacité à dire non, à trancher, à s’imposer, serait fatale dans un système où tout dépendait de la volonté du souverain.

Car la Russie de 1896 était une autocratie absolue. Le tsar concentrait tous les pouvoirs : législatif, exécutif, judiciaire. Il n’y avait pas de parlement, pas de constitution, pas de contre-pouvoir institutionnel. La volonté impériale était la loi. Un tel système exigeait un souverain fort, décidé, capable d’imposer sa vision. Nicolas II n’avait rien de tout cela.

Il le savait, d’ailleurs. Son journal intime révèle un homme conscient de ses limites, souvent découragé, parfois désespéré. Mais il croyait fermement que l’autocratie était voulue par Dieu, qu’il avait le devoir sacré de transmettre intact à son fils le pouvoir hérité de ses ancêtres. Cette conviction l’empêcha de réformer un système qui courait à sa perte.

 

 

Alexandra, l’amour et le malheur

Au centre de la vie de Nicolas II, il y avait Alexandra. Alix de Hesse-Darmstadt, petite-fille de la reine Victoria, était devenue son épouse le 26 novembre 1894, quelques semaines seulement après la mort d’Alexandre III. Leur mariage d’amour – chose rare dans les familles royales – fut le bonheur et le tourment de Nicolas.

Ils s’étaient rencontrés en 1884, alors qu’Alix n’avait que douze ans. Le coup de foudre fut immédiat pour le jeune tsarévitch. Pendant dix ans, il attendit, espéra, persévéra. Alix hésitait : épouser l’héritier de Russie signifiait abandonner sa foi luthérienne pour l’orthodoxie, quitter sa famille, son pays, tout ce qu’elle connaissait. Elle finit par céder à l’amour.

Alexandra Feodorovna – son nom russe après sa conversion – était une femme d’une beauté sévère, aux traits réguliers, au port altier. Mais sa froideur apparente cachait une nature passionnée, anxieuse, mystique. Elle souffrait de migraines terribles, de crises de nerfs, de dépressions. Son tempérament sombre contrastait avec la gaieté légère de Nicolas.

Paris : visite officielle du tzar Nicholas II en France du 5 au 9 octobre 1896

Une tsarine détestée

Le peuple russe n’aima jamais Alexandra. On lui reprochait ses origines allemandes, sa raideur, son incapacité à sourire en public, son dédain apparent pour les mondanités de la cour. Elle ne fit rien pour dissiper ces préjugés, préférant se retirer dans l’intimité familiale plutôt que de jouer son rôle de représentation.

La Grande Guerre rendit cette impopularité mortelle. Lorsque la Russie entra en guerre contre l’Allemagne en 1914, les origines d’Alexandra devinrent suspectes. Des rumeurs absurdes circulèrent : l’impératrice serait une espionne, elle renseignerait le Kaiser, elle saboterait l’effort de guerre. Ces calomnies étaient fausses – Alexandra était sincèrement patriote russe – mais elles empoisonnèrent l’opinion.

Plus grave encore, l’influence d’Alexandra sur Nicolas était considérée comme néfaste. Elle le poussait à maintenir l’autocratie intacte, à refuser toute concession au libéralisme, à s’appuyer sur des favoris incompétents. Ses lettres au tsar, publiées après la révolution, révèlent une femme autoritaire, superstitieuse, convaincue de détenir la vérité.

L’ombre de Raspoutine

L’influence la plus controversée fut celle de Grigori Raspoutine, ce paysan sibérien aux allures de prophète qui s’introduisit dans l’intimité impériale à partir de 1905. Raspoutine possédait un don étrange : il parvenait à soulager les crises d’hémophilie du tsarévitch Alexis, l’héritier tant attendu né en 1904.

L’hémophilie d’Alexis était le secret le mieux gardé de la cour. Cette maladie génétique, transmise par Alexandra elle-même (qui la tenait de sa grand-mère Victoria), empêchait le sang du petit garçon de coaguler. La moindre blessure, le moindre choc pouvait provoquer des hémorragies internes mortelles. Alexandra vivait dans la terreur de perdre son fils unique.

Le Prince Héritier Impérial , le Tsesarevich et Grand Duc Alexei Nikolaevich. Source History Of The Romanovs

Raspoutine, par l’hypnose ou par quelque pouvoir inexpliqué, parvenait à calmer l’enfant et à arrêter les saignements. Pour Alexandra, il était un envoyé de Dieu, le seul capable de sauver son fils. Elle lui voua une confiance absolue, balayant toutes les critiques, toutes les mises en garde.

L’influence de Raspoutine sur la politique impériale reste débattue. Ses ennemis l’accusèrent de nommer et de démettre les ministres, de dicter la conduite de la guerre, de corrompre la tsarine. La réalité était probablement plus nuancée. Mais la perception importait autant que les faits : pour le peuple russe, le régime était aux mains d’un charlatan lubrique et d’une Allemande hystérique.

Raspoutine fut assassiné en décembre 1916 par un groupe de nobles désespérés de sauver la monarchie. Mais il était trop tard. Le mal était fait.

Un règne de crises et de catastrophes

Le règne de Nicolas II fut une succession de désastres. Chaque épreuve révéla davantage l’inadéquation du système et de l’homme qui l’incarnait. Chaque crise aurait pu être l’occasion d’une réforme. Chaque fois, le tsar choisit l’immobilisme.

La guerre russo-japonaise de 1904-1905 fut la première grande humiliation. La Russie, persuadée de sa supériorité sur le « péril jaune », fut écrasée sur terre et sur mer. La flotte de la Baltique, envoyée à l’autre bout du monde pour rétablir la situation, fut anéantie à Tsushima en mai 1905. Cette défaite face à une puissance asiatique ébranla le prestige de l’empire.

La révolution de 1905

La défaite militaire déclencha une révolution. Le 22 janvier 1905 – le « Dimanche rouge » – une foule pacifique conduite par le prêtre Gapone marcha vers le Palais d’Hiver pour présenter une pétition au tsar. Les troupes ouvrirent le feu. Des centaines de manifestants furent tués.

Nicolas II n’était même pas à Saint-Pétersbourg ce jour-là. Mais le massacre commit en son nom détruisit l’image du « petit père » bienveillant. Les grèves se multiplièrent, les mutineries éclatèrent – dont celle, célèbre, du cuirassé Potemkine – les campagnes s’embrasèrent. L’empire semblait au bord de l’effondrement.

Pour sauver son trône, Nicolas dut céder. En octobre 1905, il signa un manifeste promettant des libertés civiques et la création d’une assemblée élue, la Douma. Pour la première fois, l’autocratie russe acceptait un partage du pouvoir, même limité.

Mais Nicolas n’accepta jamais sincèrement ce compromis. Dès que l’ordre fut rétabli, il s’employa à vider la Douma de sa substance, à manipuler les élections, à gouverner par décrets. La constitution de 1906 resta lettre morte. L’occasion d’une évolution pacifique vers une monarchie constitutionnelle fut gâchée.

La Grande Guerre et l’effondrement

En août 1914, la Russie entra dans la Première Guerre mondiale aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne. Nicolas II, galvanisé par un élan patriotique qui unit temporairement la nation, crut que la guerre renforcerait son trône. Il se trompait tragiquement.

L’armée russe, mal équipée, mal commandée, subit défaite sur défaite face aux Allemands. Les pertes furent effroyables : des millions de morts, de blessés, de prisonniers. L’arrière souffrait de pénuries, d’inflation, de désorganisation. Le mécontentement grondait.

En septembre 1915, Nicolas commit l’erreur fatale de prendre personnellement le commandement des armées. Il quitta la capitale pour le quartier général, laissant le gouvernement aux mains d’Alexandra et de ses favoris. Les défaites furent désormais directement imputées au tsar. Et l’absence du souverain à Petrograd permit à l’opposition de s’organiser.

L’hiver 1916-1917 fut terrible. Le pain manquait dans les villes. Les files d’attente s’allongeaient devant les boulangeries. La colère montait. En février 1917, des manifestations spontanées éclatèrent à Petrograd. Les troupes refusèrent de tirer sur la foule. En quelques jours, le régime s’effondra.

L’abdication et la chute

Le 2 mars 1917 – le 15 mars selon le calendrier grégorien – Nicolas II abdiqua. Il se trouvait dans son train impérial, bloqué à Pskov, incapable de rejoindre Petrograd. Ses généraux, les présidents de la Douma, ses propres oncles, tous lui conseillèrent d’abdiquer pour sauver ce qui pouvait l’être.

Nicolas céda sans résister, avec cette résignation fataliste qui avait marqué tout son règne. Dans son journal, il nota simplement : « Tout autour de moi, je ne vois que trahison, lâcheté et tromperie. » Il abdiqua d’abord en faveur de son fils Alexis, puis, réalisant que l’enfant malade ne pourrait survivre loin de ses parents, en faveur de son frère Michel. Mais Michel refusa la couronne empoisonnée. La dynastie des Romanov, après trois cents ans de règne, s’éteignait.

Le gouvernement provisoire arrêta Nicolas et sa famille le 10 mars. Ils furent d’abord assignés à résidence au palais Alexandre de Tsarskoïe Selo, leur résidence favorite. Puis, en août 1917, transférés à Tobolsk, en Sibérie, loin de l’agitation révolutionnaire.

Les mois qui suivirent furent étrangement paisibles. Nicolas, soulagé du fardeau du pouvoir, retrouva une sérénité qu’il n’avait pas connue depuis des années. Il jardinait, sciait du bois, donnait des leçons à ses enfants, lisait, priait. La famille, plus unie que jamais, affrontait l’adversité avec dignité.

La nuit d’Iekaterinbourg

En avril 1918, les bolcheviques au pouvoir décidèrent de transférer la famille impériale à Iekaterinbourg, dans l’Oural. La guerre civile faisait rage. Les armées blanches, fidèles au tsar, approchaient de la ville. Les dirigeants soviétiques craignaient une libération de Nicolas II, qui aurait pu devenir un symbole de ralliement pour la contre-révolution.

La famille Impériale de Russie

La famille fut enfermée dans la maison Ipatiev, rebaptisée « maison à destination spéciale ». Les conditions de détention se durcirent. Les fenêtres furent peintes en blanc. Les promenades dans le jardin, limitées. Les gardiens, de plus en plus hostiles.

Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, vers deux heures du matin, on réveilla les prisonniers. On leur dit de s’habiller et de descendre au sous-sol : des troubles agitaient la ville, il fallait les mettre en sécurité. Nicolas portait Alexis, trop faible pour marcher. Alexandra et ses quatre filles – Olga, Tatiana, Maria, Anastasia – suivaient, à demi endormies.

Dans la cave, le commandant Yourovski lut une sentence de mort. Nicolas eut à peine le temps de dire « Quoi ? » que les coups de feu éclatèrent. Le tsar mourut sur le coup. Alexandra et les enfants, protégés un moment par les diamants cousus dans leurs vêtements, furent achevés à la baïonnette.

Les corps furent transportés dans la forêt voisine, déshabillés, brûlés à l’acide, jetés dans un puits de mine, puis finalement enterrés dans une fosse anonyme. Les bolcheviques voulaient effacer toute trace, empêcher que les restes ne deviennent des reliques.

Le mystère des responsabilités

Qui ordonna le massacre d’Iekaterinbourg ? La question divise encore les historiens. Les bolcheviques locaux agirent-ils de leur propre initiative, face à l’avancée des armées blanches ? Ou exécutèrent-ils un ordre venu de Moscou, de Lénine lui-même ?

Les archives soviétiques, ouvertes après 1991, n’ont pas tranché définitivement. Un télégramme de Iekaterinbourg à Moscou, daté du 17 juillet, annonce l’exécution comme un fait accompli. Mais des indices suggèrent que Lénine était informé à l’avance, qu’il donna au moins un accord tacite.

Ce qui est certain, c’est que l’assassinat de toute la famille, y compris des enfants, répondait à une logique politique implacable. Tant qu’un Romanov vivait, il représentait une menace potentielle pour le pouvoir soviétique. En exterminant la lignée, les bolcheviques coupaient court à toute restauration.

Cette logique meurtrière ne s’arrêta pas à Iekaterinbourg. Dans les mois et les années qui suivirent, presque tous les membres de la famille Romanov restés en Russie furent exécutés. Les grands-ducs, les grandes-duchesses, leurs enfants, leurs serviteurs : une soixantaine de personnes au total périrent dans cette épuration dynastique.

La réhabilitation et la canonisation

Le sort des Romanov resta longtemps un mystère. Les bolcheviques prétendirent d’abord que seul Nicolas avait été exécuté, que la famille avait été « évacuée ». Puis le silence s’installa. Pendant soixante-dix ans, l’emplacement des corps resta inconnu.

En 1991, après la chute de l’URSS, des recherches aboutirent à la découverte de la fosse commune. Les ossements furent exhumés, identifiés par des analyses ADN. Il manquait deux corps : ceux d’Alexis et d’une des filles, probablement Maria ou Anastasia. Ils furent retrouvés dans une seconde fosse en 2007.

En 1998, les restes de Nicolas II, d’Alexandra et de trois de leurs filles furent solennellement inhumés dans la cathédrale Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg, nécropole traditionnelle des tsars. Le président Eltsine assista à la cérémonie, premier dirigeant russe à reconnaître le crime commis par l’État soviétique.

En 2000, l’Église orthodoxe russe canonisa Nicolas II et sa famille comme « passion-bearers », c’est-à-dire martyrs ayant accepté la mort avec une résignation chrétienne. Cette canonisation reste controversée : Nicolas fut-il un saint ou simplement un homme dépassé par les événements ? Méritait-il la vénération ou seulement la pitié ?

En conclusion – Pensées d’Angénic

J’ai longuement contemplé les photographies de ce couronnement de 1896. Ces clichés sépia où l’on voit Nicolas II, engoncé dans ses habits de sacre, le regard un peu perdu sous le poids de la couronne. Et je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’il devait ressentir ce jour-là. La peur, probablement. L’écrasante responsabilité. Peut-être aussi une forme de résignation devant un destin qu’il n’avait pas choisi.

Ce qui me hante, ce n’est pas tant la chute d’un empire que l’intimité d’une famille. Ces cinq enfants photographiés dans leurs habits de marin, ces lettres d’amour entre Nicolas et Alexandra, cette tendresse si palpable même à travers les images jaunies. Et puis cette cave d’Iekaterinbourg, ces dernières minutes où des parents ont vu mourir leurs enfants.

L’histoire juge sévèrement Nicolas II, et sans doute le doit-elle. Mais l’histoire oublie parfois que derrière les couronnes et les titres ronflants, il y a des êtres humains qui souffrent, qui aiment, qui se trompent. Nicolas fut un mauvais tsar. Il fut aussi un père dévoué et un mari fidèle. Ces deux vérités coexistent.

Le dernier couronnement de Russie, en ce jour de mai 1896, célébrait un monde qui n’avait plus que vingt ans à vivre. Les ors de la cathédrale de l’Assomption, les trônes ancestraux, la couronne de Monomaque : tout cela appartenait déjà au passé. Nicolas II régna sur un empire de façade, magnifique et vermoulu, que le premier choc ferait s’effondrer.

Ce dernier couronnement de Russie, je pense surtout à ce qu’il annonçait sans le savoir : la fin d’un monde où les hommes régnaient par la grâce de Dieu. Nous vivons aujourd’hui dans les décombres de cette illusion. Pour le meilleur et pour le pire.

Dans la cave d’Iekaterinbourg, en juillet 1918, ce n’est pas seulement une famille qui mourut. C’est un monde entier, celui des empires, des autocrates, des couronnes de droit divin, qui disparut dans le fracas des révolutions. Et quelque part dans une cathédrale de Saint-Pétersbourg, sous une dalle de marbre, reposent enfin les restes d’un homme qui ne demandait qu’à vivre tranquille.

Sources et références

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