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Singapour : Le Lion aux Deux Visages.

Il y a des destinations qui vous séduisent. D’autres qui vous bousculent. Singapour fait les deux, parfois dans la même heure.

J’y suis arrivée avec des yeux d’enfant émerveillée. J’en suis repartie avec le cœur d’une femme plus lucide. Entre les deux, dix jours d’une intensité rare — faite de découvertes éblouissantes et de blessures inattendues, de rencontres lumineuses et de regards qui glacent.

Cette cité-État minuscule — 733 kilomètres carrés à peine — concentre tout ce que l’humanité sait faire de meilleur et de pire. L’excellence architecturale et l’indifférence sociale. La prospérité affichée et la pauvreté cachée. L’ouverture au monde et les préjugés les plus archaïques.

Voici mon Singapour. Sans filtre, sans rancœur, mais sans mensonge.

Singapura : La Ville du Lion

Une étymologie qui raconte une légende

Le nom même de Singapour porte en lui toute la mythologie de l’Asie du Sud-Est.

Singapura. Du sanskrit Simha — le lion — et Pura — la ville. La Ville du Lion.

Nous sommes au XIVe siècle. Le prince Sang Nila Utama, souverain de l’empire Srivijaya basé à Sumatra, navigue vers une île qu’on appelle alors Temasek — « Ville de la Mer » en javanais. Une tempête éclate. Pour apaiser les flots, le prince jette sa couronne à la mer. Le calme revient.

En accostant sur cette terre inconnue, Sang Nila Utama aperçoit une créature étrange — un animal au pelage roux, à la crinière majestueuse, au port royal. Ses conseillers lui affirment qu’il s’agit d’un lion. Le prince y voit un signe. Cette île sera grande. Il la rebaptise Singapura.

Les historiens sourient. Aucun lion n’a jamais foulé le sol de l’Asie du Sud-Est. L’animal aperçu était probablement un tigre, peut-être même un étrange primate. Qu’importe. La légende était née. Et avec elle, le destin d’une nation.

Le Merlion : Gardien mythique de la baie

Aujourd’hui, c’est le Merlion qui incarne Singapour — cette créature hybride, mi-lion mi-poisson, qui crache inlassablement son jet d’eau face à Marina Bay.

Le lion représente le courage, la force, l’audace de Sang Nila Utama. Le poisson rappelle Temasek, le village de pêcheurs originel, ces hommes et femmes qui vivaient de la mer bien avant que les gratte-ciels ne percent le ciel.

Je reste longtemps devant cette statue de 8,6 mètres, érigée en 1972. Autour de moi, des centaines de touristes se contorsionnent pour la photo parfaite — celle où l’on semble boire l’eau que crache le Merlion. Je souris. Cette créature impossible, née de l’imagination d’un office du tourisme, est devenue plus célèbre que la légende qui l’a inspirée.

C’est tout Singapour. Une nation qui réinvente son histoire pour mieux construire son avenir.

Le drapeau : Cinq étoiles et un croissant de promesses

Le drapeau singapourien flotte partout — sur les bâtiments gouvernementaux, les centres commerciaux, les HDB (les logements sociaux qui abritent 80% de la population).

Deux bandes horizontales. Rouge au-dessus, blanc en dessous.

Le rouge symbolise la fraternité universelle et l’égalité entre les hommes. Le blanc incarne la pureté et la vertu. Ensemble, ils proclament un idéal — celui d’une nation où chacun serait frère, où l’intégrité guiderait chaque action.

Dans le coin supérieur gauche, un croissant de lune blanc berce cinq étoiles blanches.

Le croissant représente une nation jeune en ascension — Singapour n’a que 59 ans d’indépendance. Les cinq étoiles incarnent les cinq idéaux fondateurs : démocratie, paix, progrès, justice, égalité.

Je les compte, ces étoiles, en marchant dans les rues de Chinatown. Démocratie. Paix. Progrès. Justice. Égalité.

Cinq promesses. Certaines tenues. D’autres… nous y reviendrons.

D’un Village de Pêcheurs à un Tigre Asiatique

Les origines : Temasek, carrefour des mondes

Bien avant Sang Nila Utama, l’île était habitée. Elle existait déjà sur les cartes des marchands.

Dès le IIe siècle, les chroniques chinoises mentionnent une île au bout de la péninsule malaise — Pu Luo Chung, probablement une transcription du malais Pulau Ujong (l’île du bout). Un comptoir parmi d’autres sur la route maritime entre l’Inde et la Chine.

Temasek — « Ville de la Mer » — apparaît dans les textes javanais du XIVe siècle. L’île fait alors partie de l’empire Majapahit, de L’empire Srivijaya,, avant de passer sous influence du sultanat de Malacca. puis le sultanat de Johor — l’île passe de main en main, petit pion sur l’échiquier des empires maritimes d’Asie du Sud-Est.

Car oui, cette terre était malaise.

Je ne peux m’empêcher de me remémorer cette série qu’était Sandokan, le Tigre de Malaisie — devenu un véritable emblème national — qui lutta contre la domination britannique.
Je sais, je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans… comme dit la chanson.

Temasek était déjà ce qu’elle redeviendra : un carrefour.

Les sultans malais règnent ici pendant des siècles. Leurs tombes, les keramat, parsèment encore l’île. À Fort Canning Hill, un petit sanctuaire, modeste, oublié entre les jardins impeccables et les touristes pressés.

C’est ici que se trouvait le palais des anciens rois de Singapour. C’est ici que Sultan Iskandar Shah, dernier souverain de la Singapour médiévale, est probablement enterré. Un keramat — un sanctuaire sacré — marque l’emplacement supposé de sa tombe. l’écart des sentiers principaux. Pas de signalétique ostentatoire.

J’ai cherché ce keramat. Je l’ai trouvé, presque par hasard, à Quelques fleurs. Un silence respectueux.

Singapour moderne a construit sa fierté sur 1965 — l’indépendance, Lee Kuan Yew, le miracle économique: le vide, ou presque. Les 600 ans d’histoire précoloniale sont traités comme une préface obscure, un brouillon avant le vrai livre.Les siècles qui précèdent sont relégués au rang de préhistoire. Les sultans, les Orang Laut — le Peuple de la Mer qui naviguait dans ces eaux bien avant Raffles —, les royaumes malais : tout cela existe dans les musées, mais rarement dans la conversation nationale.

1819 : Raffles débarque

Le 29 janvier 1819, Sir Stamford Raffles accoste sur les rives de Singapour.

L’agent de la Compagnie britannique des Indes orientales cherche un port stratégique — un point de contrôle sur le détroit de Malacca, cette autoroute maritime entre l’Inde et la Chine. L’île est parfaite. Port naturel en eau profonde. Position géographique idéale. Pour contrer la domination néerlandaise dans la région, Singapour est idéale : positionnée à la pointe de la péninsule malaise, elle contrôle le détroit qui relie l’océan Indien à la mer de Chine.

Raffles signe un traité avec le sultan local. Singapour devient britannique.

En quelques décennies, le village de pêcheurs se transforme. Les Chinois affluent — Hokkien, Teochew, Cantonais — fuyant la pauvreté et les guerres de l’opium provoquées pqr ces mêmes Britanniques afin d’obtenir un prix plus avantageux pour boire leurs sacro-saints thé.

En quelques années, le comptoir explose. La politique de port franc — aucune taxe sur les échanges — attire marchands et migrants de toute l’Asie. Chinois, Indiens( Tamouls, Malayalis — certains comme marchands, d’autres comme travailleurs sous contrat, d’autres encore comme prisonniers). Les Arabes, les Arméniens, les Juifs, les Européens — tous viennent tenter leur chance dans ce nouveau comptoir. Arabes, Bugis, Européens : Singapour devient ce qu’elle est encore aujourd’hui — un carrefour.

Mais ce « succès » a un prix.

L’ADN multiculturel de Singapour se forge dans ces années-là.

Raffles impose une ségrégation urbaine stricte : chaque communauté dans son quartier. Chinatown pour les Chinois. Kampong Glam pour les Malais et les Arabes. Little India pour les Indiens. Cette organisation — pensée pour le contrôle colonial — a façonné la géographie ethnique de Singapour pour deux siècles.

Les Britanniques règnent. Les coolies chinois creusent, construisent, meurent. Les forçats indiens — oui, des prisonniers déportés depuis le sous-continent — bâtissent les routes et les bâtiments. La prospérité de Singapour s’est construite sur ces corps anonymes.

1942-1945 : L’occupation japonaise

Le 15 février 1942, l’impensable se produit.

Singapour, la « Gibraltar de l’Est », forteresse réputée imprenable de l’Empire britannique, tombe aux mains du Japon. En sept jours. La plus grande défaite militaire de l’histoire britannique.

En une semaine, l’armée japonaise a balayé les défenses britanniques. La forteresse imprenable de l’Empire — celle qui pointait fièrement ses canons vers la mer — n’avait pas prévu une attaque par la terre, à vélo, à travers la jungle malaise.

80 000 soldats britanniques, australiens et indiens se rendent. C’est la plus grande capitulation de l’histoire militaire britannique. Winston Churchill parle du « pire désastre » de l’Empire.

Les années qui suivent sont un cauchemar. Les Japonais rebaptisent l’île Syonan-to — « Lumière du Sud ». Mais pour les habitants, c’est l’obscurité. Massacres de Chinois, tortures, famines, travail forcé. On estime que 50 000 à 100 000 civils périssent pendant l’occupation japonaise.

L’opération Sook Ching — « purge » en mandarin — cible les hommes chinois. Des milliers sont emmenés sur les plages de Changi et Punggol, alignés, exécutés. Les estimations varient : 25 000 morts selon les Japonais, 50 000 selon les Singapouriens. La vérité gît quelque part dans ces fosses communes que la ville a recouvertes de béton et d’oubli.

J’ai visité le Changi Chapel and Museum. Un lieu sobre, poignant. Les lettres des prisonniers de guerre, les objets fabriqués en cachette, les témoignages des survivants. Mais aussi ce qui n’est pas dit — ou si peu : que les prisonniers occidentaux, aussi maltraités fussent-ils, avaient un statut que les Asiatiques n’avaient pas. Que la hiérarchie coloniale s’est inversée, mais qu’une autre — japonaise, tout aussi brutale — l’a remplacée.

Cette blessure ne s’est jamais vraiment refermée. Elle explique, en partie, la volonté farouche de Singapour de ne plus jamais dépendre de quiconque.

1963-1965 : Le mariage impossible avec la Malaisie

À la fin de l’ère coloniale, Singapour se retrouve face à un dilemme existentiel.

Trop petite pour survivre seule. Pas de ressources naturelles. Pas d’eau douce. Pas d’arrière-pays. Comment exister ?

En 1963, la solution semble évidente : rejoindre la Fédération de Malaisie, aux côtés de la Malaya, du Sabah et du Sarawak.

Le mariage dure deux ans.

Deux ans de tensions raciales entre la majorité chinoise de Singapour et la majorité malaise de la Fédération. Deux ans de conflits politiques entre Lee Kuan Yew et Kuala Lumpur. Deux ans d’émeutes, de sang, de rancœur.

Le 9 août 1965, le divorce est prononcé. Singapour est expulsée de la Fédération.

Ce jour-là, Lee Kuan Yew pleure à la télévision. Ce n’est pas une indépendance choisie. C’est un abandon. Une île minuscule, sans ressources, avec une population divisée, jetée dans le grand bain de la géopolitique mondiale.

Qui aurait parié un centime sur son avenir ?

Le miracle économique : Du tiers-monde au premier monde

Ce qui suit est l’une des transformations les plus spectaculaires de l’histoire moderne.

En une génération — trente ans à peine — Singapour passe du tiers-monde au premier monde.

Comment ? Par une combinaison unique :

Pragmatisme radical. Pas d’idéologie, pas de dogme. Ce qui fonctionne est adopté. Ce qui échoue est abandonné. Lee Kuan Yew invite les multinationales américaines quand ses voisins les nationalisent. Il impose l’anglais comme langue de travail quand cela brise le cœur des communautés chinoises traditionnelles.

Éducation obsessionnelle. Sans ressources naturelles, la seule richesse est humaine. Le système éducatif singapourien devient l’un des plus performants — et des plus impitoyables — au monde.

Incorruptibilité imposée. Les salaires des fonctionnaires sont alignés sur le privé. Les contrôles sont draconiens. La corruption, endémique dans la région, devient marginale grâce au Corrupt Practices Investigation Bureau.

Infrastructures visionnaires. Port, aéroport, logements, transports — tout est planifié, construit, optimisé avec une efficacité quasi-militaire.

Aujourd’hui, Singapour affiche un PIB par habitant parmi les plus élevés au monde — supérieur à celui des États-Unis, de l’Allemagne, de la France. Changi Airport est régulièrement élu meilleur aéroport mondial. Le port de Singapour est le deuxième plus actif de la planète.

Le village de pêcheurs est devenu un géant.

2024 : Le nouveau rival de Dubaï

En arpentant Marina Bay, la comparaison s’impose d’elle-même.

Ces tours vertigineuses. Ces hôtels démesurés. Ces centres commerciaux où les marques de luxe s’alignent comme des soldats. Cette ambition de devenir le centre du monde — ou au moins, le centre de quelque chose.

Singapour et Dubaï jouent la même partition. Attirer les ultra-riches. Séduire les multinationales. Devenir le coffre-fort de l’Asie comme Dubaï est celui du Moyen-Orient.

Les family offices affluent — ces structures qui gèrent les fortunes des milliardaires. En 2023, Singapour en comptait plus de 1 400, contre 400 en 2020. Les crypto-millionnaires, chassés d’Europe et des États-Unis par les régulations, trouvent ici un havre. Les tensions géopolitiques entre la Chine et l’Occident font de cette cité neutre un pont idéal.

Le miracle continue. Mais à quel prix ?

L’architecture de la contradiction

Singapour ne ressemble à aucune autre ville. Non pas parce qu’elle serait harmonieuse — elle ne l’est pas. Mais parce qu’elle assume sa fragmentation comme une esthétique.

Les fantômes de l’Empire britannique

Ils sont partout, ces vestiges coloniaux — si l’on sait où regarder.

Le Raffles Hotel, bien sûr, avec sa façade blanche immaculée, ses ventilateurs en bois, son Long Bar où l’on jette encore les coques de cacahuètes au sol. Ici, Somerset Maugham écrivait. Ici, le Singapore Sling fut inventé. Ici, l’Empire se racontait des histoires de grandeur.

Le Fullerton Hotel, ancien bureau de poste général, avec ses colonnes doriques massives qui proclamaient la puissance de la Couronne.

Les shophouses de Chinatown et de Little India — ces maisons-boutiques aux façades colorées, aux volets en bois, aux cinq-pieds couverts où les passants s’abritaient de la pluie et du soleil. Architecture imposée par Raffles lui-même, mélange improbable de pragmatisme britannique et d’esthétique sino-malaise.

Les églises — St Andrew’s Cathedral, la Armenian Church, la Cathedral of the Good Shepherd. Pierres blanches, vitraux européens, clochers pointant vers un Dieu importé.

Et puis, sur Fort Canning Hill, les vestiges du pouvoir — là où Raffles construisit sa résidence, là où les gouverneurs britanniques regardaient leur empire depuis les hauteurs.

Ces bâtiments racontent une histoire que Singapour n’a pas choisie. Mais qu’elle a appris à monétiser. Le colonial est devenu instagrammable. L’oppression d’hier est le décor branché d’aujourd’hui.


Les keramat : Tombes oubliées des rois malais

Mais avant les Britanniques, il y avait les sultans.

À Fort Canning — que les Malais appelaient Bukit Larangan, la Colline Interdite — reposent les derniers souverains de l’ancien Singapura. Le keramat Iskandar Shah marque la tombe présumée du dernier roi, celui qui vit son royaume s’effondrer au XIVe siècle.

Je m’y suis rendue un matin. Le lieu est modeste — un petit sanctuaire blanc, des offrandes de fleurs, des bâtons d’encens. Quelques fidèles musulmans viennent encore s’y recueillir.

Autour, les touristes passent sans voir. Ils cherchent le restaurant sur le toit, le musée interactif, le Spice Garden. La tombe du roi est une note de bas de page.

À Kampong Glam, l’ancien quartier royal malais, le Sultan Mosque domine de son dôme doré. Mais le palais du sultan, Istana Kampong Glam, est devenu le Malay Heritage Centre. La famille royale a été dépossédée. Les descendants vivent quelque part, anonymes, dans cette ville que leurs ancêtres régnaient.

L’histoire a ses ironies cruelles.


Chinatown : Le renouveau flamboyant

Si le passé malais s’efface, le passé chinois, lui, explose de couleurs.

Chinatown est un théâtre permanent.

Les temples — Thian Hock Keng, le plus ancien temple hokkien, dédié à Mazu, déesse de la mer ; le Buddha Tooth Relic Temple, mastodonte rouge et or qui affirme posséder une dent du Bouddha ; le Sri Mariamman Temple, dravidien celui-là, rappelant que Chinatown était aussi indien.

Les shophouses restaurées — façades pastel, volets verts ou bleus, ornements en stuc. Chaque bâtiment est classé par l’Urban Redevelopment Authority, protégé, photographié. Ce qui fut le quartier des coolies misérables est devenu le terrain de jeu des hipsters et des influenceurs.

Les marchés — le Chinatown Complex, quatre étages de hawkers, de marchands de légumes, de vendeurs de tout et de rien. Ici, le vrai Singapour persiste, bruyant, odorant, vivant.

Cette renaissance chinoise n’est pas innocente. Dans une ville où 74% de la population est d’origine chinoise, affirmer cette identité, c’est affirmer un pouvoir. Les festivals — Nouvel An chinois, Fête des Fantômes Affamés, Fête de la Mi-Automne — rythment l’année avec une visibilité que n’ont pas les célébrations malaises ou indiennes.

Le lion de Singapour a le visage du dragon.


Marina Bay : L’audace architecturale

Et puis, il y a Marina Bay.

Marina Bay Sands — ces trois tours surmontées d’un impossible bateau — est l’œuvre du légendaire architecte israélo-canadien Moshe Safdie. Inauguré en 2010 après seulement quatre ans de construction, ce complexe a coûté 8 milliards de dollars singapouriens, en faisant à l’époque le casino le plus cher jamais construit.

Les trois tours de 55 étages supportent le SkyPark, une plateforme de 340 mètres de long — plus longue que la Tour Eiffel couchée. La piscine à débordement au 57e étage, longue de 150 mètres, est devenue l’image iconique de Singapour moderne.

L’ensemble intègre des innovations écologiques notables : système de récupération des eaux de pluie, panneaux solaires, ventilation naturelle optimisée. Le bâtiment a reçu la certification Green Mark Gold de Singapour.

À quelques pas, les Supertrees de Gardens by the Bay s’élèvent comme des totems d’une religion écologique. Conçus par le cabinet britannique Grant Associates et inaugurés en 2012, ces structures de 25 à 50 mètres de haut sont couvertes de plus de 162 900 plantes — fougères, orchidées, broméliacées.

Leur ingénierie est remarquable : ils collectent l’eau de pluie, génèrent de l’énergie solaire via des cellules photovoltaïques, et servent de cheminées de ventilation pour les serres adjacentes. Les deux conservatoires — le Flower Dome et le Cloud Forest — sont les plus grandes serres climatisées au monde sans colonnes de soutien.

L’ArtScience Museum — cette fleur de lotus géante conçue également par Moshe Safdie — ressemble à une main ouverte vers le ciel, à une soucoupe volante posée sur l’eau. Inauguré en 2011, il incarne la fusion entre art et science que Singapour veut incarner.

C’est du génie. Sincèrement.

Mais c’est aussi une nature entièrement artificielle, maîtrisée, programmée. Les arbres naturels de Singapour — ceux des forêts primaires qui couvraient l’île — ont été rasés à 95%. Ce qui reste tient dans quelques réserves comme Bukit Timah Nature Reserve et Central Catchment Nature Reserve.

Gardens by the Bay, c’est la rédemption par la technologie. La nature comme décor, pas comme écosystème.

Le soir, le spectacle Spectra illumine la baie — jets d’eau, lasers, musique symphonique. Gratuit. Offert aux touristes et aux locaux.

J’ai passé une soirée entière assise sur les marches face à Marina Bay, regardant le spectacle son et lumière. Les jets d’eau dansaient. Les lasers tranchaient le ciel. La musique symphonique enveloppait les milliers de spectateurs.

C’était beau. Indéniablement beau.


Gardens by the Bay : la nature domptée

À quelques pas, les Supertrees de Gardens by the Bay s’élèvent comme des totems d’une religion écologique.

Ces structures de 25 à 50 mètres de haut, couvertes de fougères et d’orchidées, collectent l’eau de pluie, génèrent de l’énergie solaire, servent de cheminées de ventilation pour les serres adjacentes.

C’est du génie. Sincèrement.

Mais c’est aussi une nature entièrement artificielle, maîtrisée, programmée. Les arbres naturels de Singapour — ceux des forêts primaires qui couvraient l’île — ont été rasés à 95%. Ce qui reste tient dans quelques réserves comme Bukit Timah.

Gardens by the Bay, c’est la rédemption par la technologie. La nature comme décor, pas comme écosystème.

Chinatown, Little India, Kampong Glam : la diversité muséifiée

Singapour célèbre sa diversité. Quatre langues officielles : anglais, mandarin, malais, tamoul. Quatre cultures fondatrices, quatre quartiers ethniques préservés — ou plutôt, conservés comme des pièces de musée.

Diversité Affichée, Fractures Cachées

À Chinatown, les shophouses aux volets colorés abritent des boutiques de souvenirs made in China. Les temples taoïstes comme Thian Hock Keng côtoient des bars à cocktails branchés.

À Little India, l’odeur des épices vous saisit dès la sortie du métro. Les guirlandes de jasmin, les saris éclatants, les temples hindous surchargés de divinités colorées comme le Sri Veeramakaliamman Temple — tout semble authentique. Pour échapper aux tours de verre, il faut marcher vers l’est et le nord.

Little India m’a saisie dès les premiers pas. Après la stérilité climatisée des malls, l’explosion sensorielle est totale. Odeurs d’épices et d’encens, musique tamoule crachée par des haut-parleurs fatigués, guirlandes de fleurs de jasmin, saris éclatants, temples hindous surchargés de divinités colorées.

Ici, les shophouses n’ont pas été muséifiées. Elles vivent. Des familles y habitent encore. Des commerces s’y transmettent de génération en génération. Le Tekka Centre — hawker center mythique — offre des dosai croustillants et des curries de poisson à des prix qui semblent venus d’un autre temps.

Le dimanche, Little India se transforme. Les travailleurs migrants — Bangladais, Indiens, Népalais — investissent les rues. Ils sont 300 000 à Singapour, ces hommes qui construisent les tours et nettoient les rues. Ils vivent dans des dortoirs à Jurong ou Woodlands, loin des regards. Le dimanche, ils reprennent possession de l’espace public, le temps d’un après-midi.

À Kampong Glam, l’ancien quartier royal malais, la mosquée du Sultan domine un quartier devenu hipster. Les murs de Haji Lane se couvrent de street art, les cafés servent des flat whites à 8 dollars.

Les visages de Singapour : Statistiques et réalités

Les chiffres officiels célèbrent l’harmonie.

Source : Department of Statistics Singapore

Quatre langues officielles — anglais, mandarin, malais, tamoul. Des quotas ethniques dans les logements publics HDB, pour éviter la ghettoïsation grâce à la Ethnic Integration Policy. Des campagnes gouvernementales promouvant la « racial harmony » via le Racial Harmony Day.

Sur le papier, c’est un modèle.

Dans la réalité, les fractures existent.

Les Malais, bien qu’étant le peuple autochtone, sont sous-représentés dans les postes de direction, dans l’armée — où ils ne peuvent accéder à certaines unités sensibles —, dans les entreprises. Les Indiens font face à des discriminations au logement — certaines annonces immobilières stipulent encore « No Indians », une pratique dénoncée mais persistante.

L’anglais est la langue de l’élite, promu par la politique Speak Good English Movement. Le mandarin reste valorisé grâce au Speak Mandarin Campaign. Le malais et le tamoul ? Tolérés, mais marginalisés — malgré le Malay Language Council et le Tamil Language Council.

Cette phrase simple dite d’un ton désabusé: « On nous dit que c’est notre pays. Mais parfois, on se sent invités chez quelqu’un d’autre. »

Cette phrase m’a hantée.

Le Revers du Miracle : Ce Qu’on Ne Montre Pas aux Touristes

Les vieillards qui travaillent — dans le temple du consumérisme

Ce qui m’a le plus choquée à Singapour, ce ne sont pas les interdictions ou les amendes.

Ce sont les vieux.

Partout — dans les food courts, les hawker centers, les centres commerciaux — des personnes âgées travaillent. Pas par choix. Par nécessité.

Ils débarrassent les tables, collectent les plateaux, nettoient les sols. Ils ont 70 ans, parfois 80. Ils se déplacent lentement, le dos courbé, les mains tremblantes. Ils portent des uniformes trop grands. Ils sont invisibles aux yeux des clients pressés.

Dans n’importe quel pays développé, ces personnes seraient à la retraite.

Pas à Singapour.

Le système de retraite singapourien — le Central Provident Fund (CPF) — repose sur l’épargne individuelle. Pas de pension de l’État. Pas de solidarité intergénérationnelle. Si vous n’avez pas assez épargné pendant votre vie active, vous travaillez jusqu’à la mort. Une réalité documentée par The Straits Times et Channel News Asia.

Et le contraste est insoutenable.

Car ces vieillards travaillent au cœur même des temples du consumérisme. Autour d’eux, les centres commerciaux s’enchaînent — Marina Bay Sands, ION Orchard, VivoCity — cathédrales modernes où les marques de luxe s’alignent comme des idoles. Gucci, Louis Vuitton, Chanel, Prada. On ne vient pas ici pour flâner. On vient pour acheter. Pour posséder. Pour afficher.

Singapour a érigé la consommation en religion nationale. Selon Statista, les dépenses de consommation y atteignent des sommets asiatiques. Chaque week-end, les familles défilent dans ces malls climatisés, passant devant ces vieillards courbés sans les voir.

J’ai rencontré Mdm Tan, 78 ans. Elle collecte les plateaux au food court de Marina Bay depuis six ans. Son fils a émigré en Australie. Sa fille, divorcée, peine à joindre les deux bouts. Mdm Tan vit dans un appartement HDB de deux pièces qu’elle partage avec deux autres personnes âgées.

Elle travaille 10 heures par jour, 6 jours par semaine, pour 1 200 dollars singapouriens par mois — environ 800 euros. Sans congés payés. Sans assurance maladie digne de ce nom. Le Ministry of Manpower fixe des règles minimales, mais elles protègent peu les travailleurs âgés précaires.

« Singapour est un bon pays », m’a-t-elle dit avec un sourire fatigué. « Mais c’est dur pour nous, les vieux. »

Une femme pressée l’a bousculée sans s’excuser, trop occupée à consulter son téléphone, sac Hermès au bras.

Cette scène résume tout.

J’ai regardé autour de moi. Les touristes prenaient des photos de leur chicken rice. Les businessmen consultaient leurs téléphones. Personne ne la voyait.

Elle était invisible. Comme tous ceux qui servent dans cette ville de servis.

J’ai pensé à ma propre grand-mère. À ce qu’elle aurait ressenti, à cet âge, si elle avait dû porter des plateaux pour survivre.

Singapour n’a pas de filet social au sens européen. Le gouvernement assume : chacun est responsable de son destin. L’aide sociale — via ComCare — est minimale, conditionnelle, stigmatisée. Dans cette méritocratie poussée à l’extrême, documentée par des chercheurs comme Teo You Yenn dans This Is What Inequality Looks Like, les perdants — ceux qui ont eu des vies précaires, des accidents de parcours, des malchances — sont laissés sur le bord de la route.

Et ce bord de la route, c’est un food court de luxe où ils ramassent les restes des autres.

Singapour est un miracle économique. Mais un miracle pour qui ?

Voici la section avec les liens hypertextes :


Le visage sombre : racisme ordinaire

Je dois maintenant écrire ce qui me coûte le plus.

Je suis une journaliste-blogueuse et cheffe d’entreprise africaine, fière du métissage de mes origines qui ont des racines sur les cinq continents. J’ai voyagé dans des centaines de pays. J’ai connu des regards surpris, des questions maladroites, parfois des incompréhensions.

Mais ce que j’ai vécu à Singapour — de la part d’une partie de la population chinoise non chrétienne — dépasse tout ce que j’ai connu. Y compris en Chine, où je me rends régulièrement — je n’ai jamais été traitée de la sorte.

Ces remarques étaient en mandarin — prononcées en pensant que je ne comprenais pas. Erreur.

« Les singes savent écrire maintenant ? » — murmuré dans mon dos alors que je prenais des notes dans un café. Un couple de Français assis à côté de moi contenait difficilement sa colère.

« Pourquoi il y a un singe ici ? » — lancé par une femme à son compagnon, en me désignant du menton dans un centre commercial.

« Les singes Ça pue, on le sait… Ah tiens, c’est bizarre, elle ne sent rien… Elle sent même bon. » — conversation dans un restaurant, avec des regards appuyés dans ma direction.

Je ne suis pas naïve. Je sais que le racisme existe partout. Je l’ai rencontré en Europe, en Amérique, en Asie.

Mais nulle part avec cette décomplexion. Cette assurance tranquille que leurs propos ne seraient pas compris. Cette certitude de pouvoir m’insulter en toute impunité.

Un problème documenté

Je ne suis pas un cas isolé.

Des études universitaires — notamment celles de l’Institute of Policy Studies (IPS) de Singapour — documentent ce que les minorités vivent au quotidien. Leur étude sur les relations raciales révèle que les Malais et les Indiens rapportent régulièrement des discriminations à l’emploi, au logement, dans les interactions sociales.

Des témoignages similaires ont été recueillis par Channel News Asia, The Straits Times, et Rice Media.

Le problème est connu. Il est étudié. Il est… toléré ?

Le témoignage de Marcus

J’ai rencontré Marcus dans le lobby d’un hôtel. Un hasard. Une conversation qui a duré trois heures.

Marcus est américain. Afro-américain. Il dirige un fonds de capital-investissement spécialisé dans les rachats d’entreprises technologiques. Des milliards de dollars sous gestion.

« J’ai passé une semaine ici. J’avais des rendez-vous avec des family offices, des banques, des entrepreneurs. Tout le monde était poli, professionnel — en apparence. Mais dès que je sortais des salles de réunion… »

Il n’a pas fini sa phrase. Il n’en avait pas besoin.

« Je ne reviens plus ici pour le plaisir, » a-t-il conclu. « Uniquement pour le business. Et encore — je préfère Hong Kong. »

Marcus pèse plusieurs centaines de millions de dollars. Il peut faire pleuvoir des investissements sur n’importe quelle économie. Et Singapour le traite comme un intrus.

À cause de cette violence ordinaire assumée que personne ne veut voir.

La violence ordinaire, assumée

Le plus troublant, c’est que ce racisme n’est pas toujours caché.

À Singapour, certaines discriminations sont légales. Les annonces immobilières peuvent spécifier des préférences ethniques — une pratique dénoncée mais toujours autorisée. Les entreprises peuvent privilégier certaines nationalités pour certains postes, comme l’a documenté le Ministry of Manpower malgré le Fair Consideration Framework. Le gouvernement lui-même maintient des politiques différenciées selon les races — les Malais, par exemple, n’ont pas accès à certaines fonctions militaires sensibles, officiellement pour des raisons de « sécurité nationale ».

Cette acceptation de la discrimination raciale, institutionnalisée et banalisée, crée un environnement où les comportements individuels racistes sont tolérés, voire justifiés. Le sociologue Daniel Goh de la National University of Singapore a écrit sur cette normalisation des préférences raciales.

« C’est culturel », m’a expliqué un Singapourien chinois avec qui j’en discutais. « Les Chinois préfèrent les Chinois. Les Indiens préfèrent les Indiens. C’est comme ça. C’est pas du racisme, c’est de la préférence. »

La nuance a du m’échapper.

Ce Que J’ai Aimé Malgré Tout

La sécurité et la propreté

Il serait malhonnête de ne parler que des ombres.

Singapour est sûre. Remarquablement sûre. J’ai marché seule à 3 heures du matin sans ressentir la moindre inquiétude. Les taux de criminalité sont parmi les plus bas au monde. Les femmes peuvent vivre sans cette peur sourde qui accompagne nos déplacements dans tant d’autres villes.

Et c’est propre. Obsessionnellement propre. Pas un papier par terre. Pas un graffiti. Pas une odeur suspecte. Après des années passées à éviter les crottes de chien parisiennes, c’est un soulagement presque physique.

L’efficacité

Tout fonctionne. Le métro (MRT) arrive à l’heure — à la minute près. Les bus sont climatisés, ponctuels, connectés à des applications comme SBS Transit qui vous indiquent leur arrivée en temps réel. L’administration est digitalisée, rapide, efficace via des plateformes comme Singpass.

Quand on vient d’un pays où renouveler un passeport relève du parcours du combattant, cette efficacité confine à la magie.

La nourriture — vraie richesse

Et puis, il y a la nourriture.

Les hawker centers sont le cœur battant de Singapour. Ces food courts à ciel ouvert, où chaque étal propose une spécialité, où l’on mange pour trois euros un repas délicieux, où se mélangent toutes les saveurs de l’Asie. La culture des hawkers est d’ailleurs inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2020.

Hainanese chicken rice — poulet poché servi avec du riz cuit dans le bouillon, accompagné de sauces au gingembre et au piment. Simple. Parfait. Les adresses mythiques : Tian Tian à Maxwell Food Centre, Wee Nam Kee.

Laksa — soupe de nouilles au curry et lait de coco, riche, épicée, réconfortante. Le meilleur ? Peut-être chez 328 Katong Laksa.

Char kway teow — nouilles sautées au wok avec des crevettes, des coques, de la saucisse chinoise, le tout parfumé au feu du wok.

Roti prata — crêpe indienne croustillante, servie avec des currys divers.

Nasi lemak — riz cuit au lait de coco, accompagné de sambal, d’anchois frits, de cacahuètes, d’œuf. Le plat national malais, qui réchauffe l’âme autant que le corps.

Je me suis littéralement nourrie de ces plats pendant dix jours. Chaque repas était une découverte, un voyage, une joie.

Cette cuisine est l’aboutissement du multiculturalisme singapourien. Sur la table, les communautés se rencontrent, fusionnent, s’enrichissent mutuellement. Ce que la société peine parfois à réaliser, l’assiette l’accomplit.

Les jardins et la nature (re)construite

Je dois aussi avouer que Gardens by the Bay m’a émerveillée.

Oui, c’est artificiel. Oui, c’est un spectacle. Mais quel spectacle ! La Cloud Forest, avec sa cascade intérieure de 35 mètres, ses passerelles suspendues dans la brume, ses orchidées rares — c’est un rêve éveillé.

Le Singapore Botanic Gardens, plus ancien, plus authentique, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, offre des heures de promenade ombragée. Le National Orchid Garden, en son sein, abrite la plus grande collection d’orchidées au monde — 60 000 plantes, 1 000 espèces.

Et puis il y a Pulau Ubin, petite île préservée au nord-est, où le temps semble s’être arrêté. Forêts de mangroves, kampongs traditionnels, vélos rouillés — c’est le Singapour d’avant le miracle, celui que le développement a épargné, volontairement préservé comme un musée vivant. Ne manquez pas Chek Jawa Wetlands, un écosystème unique de six habitats différents.

Les rencontres lumineuses

Au milieu des expériences difficiles, il y a eu des lumières. J’ai aimé les gens — oui, malgré tout. Les Singapouriens qui m’ont aidée à trouver mon chemin. La vieille dame malaise qui m’a offert un kueh. Le chauffeur de taxi indien qui m’a raconté l’histoire de son quartier avec une fierté contagieuse. Le jeune Chinois chrétien qui s’est excusé, spontanément, pour « certains de ses compatriotes. »

Wei Lin, une jeune Singapourienne rencontrée dans un café de Tiong Bahru, qui m’a parlé pendant trois heures de ses frustrations et de ses espoirs pour son pays. « On peut critiquer Singapour et l’aimer en même temps », m’a-t-elle dit. « C’est même nécessaire. »

Raj, serveur dans un restaurant indien de Little India, qui m’a offert un thé quand il a vu que j’avais l’air triste un soir. « Bad day? » Il n’a pas posé de questions. Il a juste été gentil.

Une famille malaise, croisée dans un parc, qui m’a invitée à partager leur pique-nique. Leurs enfants m’ont appris des mots en malais. Nous avons ri ensemble.

Ces moments de grâce ne rachètent pas les moments de souffrance. Mais ils rappellent que l’humanité existe partout, y compris dans les endroits qui nous blessent.

Singapour n’est pas un bloc monolithique. C’est une mosaïque, avec des pièces lumineuses et des pièces sombres.

En Conclusion — Pensées d’Angénic

Je quitte Singapour comme on quitte une relation compliquée — avec soulagement et nostalgie, avec colère et tendresse, avec des questions sans réponses.

J’ai vu le visage lumineux — celui des jardins suspendus, des architectures impossibles, des saveurs enivrantes. Celui d’une nation qui a transformé un marécage sans ressources en puissance mondiale en moins de deux générations. Celui d’une diversité qui, parfois, fonctionne vraiment.

J’ai vu le visage sombre — celui des insultes murmurées, des regards qui déshumanisent, des prix qui punissent. Celui des vieillards épuisés qui travaillent pour survivre dans une ville de milliardaires. Celui d’une diversité proclamée mais inégalement respectée.

Les deux visages sont vrais. Singapour est les deux.

À ceux qui me lisent et qui s’apprêtent à visiter cette cité-État, je dis : allez-y. Voyez par vous-mêmes. Singapour mérite d’être vue, goûtée, arpentée.

Mais gardez les yeux ouverts. Sur les beautés. Et sur les ombres.

Et si vous croisez une grand-mère qui pousse un chariot de vaisselle sale, offrez-lui un sourire. Peut-être même un repas. Elle l’a mérité plus que vous ne le saurez jamais.

Quant au racisme que j’ai vécu — je ne l’excuse pas. Mais je le pardonne.

Car il est le résultat de personnes accrochées à des semi-vérités et de vrais mensonges, dans une ignorance flagrante — comme on se raccroche à une bouée de sauvetage. Pour ne pas couler. Pour ne pas faire face à ses propres problèmes.

Les Singapouriens qui m’ont blessée ne représentent pas tous les Singapouriens. Ils représentent cette part d’ombre de l’humanité qui existe partout — et qui, ici, trouve parfois un terreau où prospérer.

Le croissant de lune sur le drapeau représente une nation en ascension. Les cinq étoiles proclament la démocratie, la paix, le progrès, la justice, l’égalité.

Singapour a accompli des miracles sur quatre de ces cinq promesses.

La cinquième — l’égalité — reste un chantier. Un chantier urgent. Un chantier que cette nation extraordinaire a les moyens de mener à bien, si elle en trouve la volonté.

Je reviendrai peut-être. Ou peut-être pas.

Mais je n’oublierai pas.

Voyageuse obstinée, observatrice sans concession, collectionneuse d’expériences vraies.

Sources et Références

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