Elle régna quelque treize siècles avant Cléopâtre VII, dernière représentante des pharaons d’Égypte. Neferneferuaten Néfertiti – « La beauté est venue » – fut l’une des souveraines les plus puissantes de l’Égypte ancienne, dont le nom reste à jamais synonyme de pouvoir et de splendeur. Son visage, figé dans le calcaire peint par le sculpteur Thoutmès, nous contemple depuis 3 300 ans avec une sérénité énigmatique.
Ce buste, découvert en 1912 dans les ruines d’Amarna et aujourd’hui exposé au Neues Museum de Berlin, a fait de Néfertiti une icône universelle. Mais derrière cette beauté célébrée se cache une femme de pouvoir dont l’histoire demeure largement obscure. Les pharaons qui lui succédèrent s’acharnèrent à effacer son souvenir. Sa momie n’a jamais été identifiée. Et les égyptologues débattent encore pour savoir si elle ne fut pas, sous un autre nom, pharaon d’Égypte.
Une reine dans l’ombre de l’histoire
Le silence qui entoure Néfertiti dans les sources égyptiennes postérieures à son règne n’est pas fortuit. Il procède d’une volonté délibérée d’effacement, d’une damnatio memoriae qui visait à rayer de l’histoire l’une des périodes les plus troublées de l’Égypte pharaonique.
Les raisons de ce désaveu sont avant tout religieuses. Son époux, né Aménophis IV, avait pris le nom d’Akhenaton pour marquer sa rupture avec le culte traditionnel d’Amon. Il imposa l’adoration exclusive d’Aton, le disque solaire, bouleversant un ordre religieux vieux de deux millénaires. Cette révolution théologique – certains parlent d’hérésie – ébranla les fondements mêmes de la société égyptienne.
Après la mort d’Akhenaton, ses successeurs s’empressèrent de restaurer l’ancien culte. Toutankhamon, d’abord nommé Toutankhaton, changea son nom pour marquer son retour à l’orthodoxie. Les temples d’Aton furent démantelés. La nouvelle capitale Akhetaton, l’actuelle Amarna, fut abandonnée. Et les noms d’Akhenaton et de Néfertiti furent systématiquement martelés sur les monuments.
Cette entreprise de destruction explique pourquoi nous savons si peu de choses sur la vie de Néfertiti. Les sources sont rares, fragmentaires, souvent contradictoires. Chaque inscription découverte, chaque représentation mise au jour soulève autant de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Une épouse unique, une corégente probable
Ce que les archives révèlent défie les conventions de l’Égypte pharaonique. Contrairement aux autres souverains, Akhenaton ne semble pas avoir eu de harem. Point de concubines, point d’épouses secondaires. Néfertiti fut consacrée comme son unique compagne, un cas sans précédent dans l’histoire des pharaons.
Plus remarquable encore, elle fut directement associée au trône par un édit royal. Le couple ne régna pas séparément : ils gouvernèrent ensemble, en égaux. L’art de l’époque témoigne de cette union exceptionnelle. Les reliefs d’Amarna représentent systématiquement Néfertiti aux côtés de son mari, participant aux cérémonies, recevant les hommages, adorant Aton.
Les briques standardisées utilisées pour construire Amarna, appelées talatat, portent des scènes où Néfertiti apparaît presque deux fois plus souvent que son époux. Certaines représentations lui confèrent une autorité proprement pharaonique : on la voit officier seule lors de cérémonies religieuses, présider des audiences diplomatiques, et même frapper les ennemis de l’Égypte dans la pose traditionnellement réservée aux pharaons.
Fait extraordinaire, Aménophis IV aurait confondu son cartouche royal avec celui de Néfertiti. Ce geste symbolique impliquait l’égalité de pouvoir entre les deux souverains. Dans la pratique, cela signifiait probablement que Néfertiti assumait les fonctions d’un pharaon en tant que co-régente, particulièrement lorsque Akhenaton se consacrait à ses projets théologiques radicaux concernant la monolâtrie.
Le mystère Smenkhkarê
La succession d’Akhenaton reste l’une des énigmes les plus débattues de l’égyptologie. Un pharaon nommé Smenkhkarê lui aurait succédé pendant deux ans environ, tentant de maintenir le culte d’Aton avant de céder la place à Toutankhamon. Mais ce règne intermédiaire pose d’innombrables problèmes.
Il n’existe pratiquement aucune donnée fiable sur Smenkhkarê. Les représentations sont rares et ambiguës. Les inscriptions, contradictoires. Certains égyptologues ont émis une hypothèse audacieuse : Néfertiti serait ce pharaon mystérieux. Elle aurait adopté ce nom de règne masculin pour succéder directement à son époux.
Cette théorie expliquerait plusieurs anomalies. Elle justifierait la quasi-absence de traces de Smenkhkarê. Elle donnerait sens aux représentations de Néfertiti en posture pharaonique. Elle correspondrait à la logique d’un couple qui avait partagé le pouvoir de manière égalitaire pendant des années.
Si cette hypothèse est exacte, Néfertiti fut l’une des rares femmes à avoir régné sur l’Égypte en son nom propre, des siècles avant Cléopâtre. Elle aurait gouverné pendant la période critique de transition entre la révolution atonienne et le retour à l’orthodoxie, préparant peut-être elle-même l’avènement de Toutankhamon.
Une présence attestée jusqu’à la fin
Certaines théories anciennes suggéraient que Néfertiti était tombée en disgrâce avant la fin du règne d’Akhenaton, peut-être à cause de son incapacité à donner un héritier mâle au pharaon. Elle aurait été répudiée, exilée, effacée des registres de son vivant même.
Ces spéculations se sont révélées fausses. Des fouilles menées en 2012 ont mis au jour une inscription datant de la seizième année du règne d’Aménophis IV. Ce document mentionne clairement « la grande épouse royale, sa bien-aimée, la maîtresse des deux terres, Neferneferuaten Néfertiti ». La reine était donc toujours présente, toujours honorée, toujours puissante à cette date tardive.
Cette découverte renforce l’hypothèse selon laquelle Néfertiti occupa le poste de régente jusqu’à l’avènement de Toutankhamon, fils d’Akhenaton né d’une épouse secondaire. Elle aurait ainsi assuré la continuité du pouvoir pendant une période troublée, avant de s’effacer devant le jeune pharaon qui allait restaurer l’ancien culte.
Une mort enveloppée de mystère
Malgré tous ses accomplissements, la fin de la vie de Néfertiti demeure une énigme. Les circonstances de sa mort restent inconnues. Maladie ? Épidémie ? Assassinat politique ? Les sources ne livrent aucune indication. On situe généralement sa disparition vers 1330 avant notre ère, alors qu’elle avait atteint la fin de la trentaine ou le début de la quarantaine.
Sa sépulture n’a jamais été identifiée avec certitude. Sa momie reste introuvable. Pour certains égyptologues, elle pourrait se trouver parmi les corps non identifiés découverts dans la tombe de Toutankhamon. Une momie désignée comme « la Dame plus jeune » présente des caractéristiques qui correspondent à ce que nous savons de Néfertiti.
Des analyses ADN menées en 2010 ont établi que cette momie était la mère de Toutankhamon. Or, si Néfertiti n’était pas la mère biologique du jeune pharaon, elle ne peut être « la Dame plus jeune ». Le mystère demeure entier, alimentant les spéculations et les controverses.
Amarna, capitale d’une révolution
Pour comprendre Néfertiti, il faut comprendre Amarna. Cette cité surgit du désert en quelques années seulement, création ex nihilo d’un pharaon visionnaire ou fou selon les points de vue. Akhenaton voulait rompre avec Thèbes, avec Amon, avec tout l’ordre ancien. Il bâtit une ville nouvelle pour un dieu nouveau.
Amarna ne fut pas seulement un projet religieux. La cité témoigne d’innovations architecturales remarquables. L’adoption des talatat, ces briques standardisées plus faciles à manier que les énormes blocs traditionnels, permit une construction rapide et efficace. Les plans des bâtiments révèlent une conception moderne de l’espace urbain.
L’art d’Amarna rompt également avec les conventions millénaires. Les représentations deviennent plus naturalistes, plus expressives. Le pharaon n’est plus figuré comme une divinité impassible mais comme un homme avec ses imperfections. Et Néfertiti y apparaît avec une présence, une individualité qui tranchent avec l’anonymat des reines précédentes.
Cette révolution esthétique a produit le buste qui a rendu Néfertiti immortelle. Thoutmès, le sculpteur royal, a saisi dans le calcaire peint quelque chose qui transcende les conventions de son époque. Ce visage aux traits parfaits, au port altier, au regard lointain, parle encore aux hommes d’aujourd’hui avec une force intacte.
Six filles, aucun fils
Néfertiti donna six filles à Akhenaton : Méritaton, Mâketaton, Ânkhesenpaaton, Néfernéferouaton-la-Jeune, Néfernéferourê et Sétepenrê. Ces princesses apparaissent fréquemment dans l’art amarnien, représentées aux côtés de leurs parents dans des scènes d’intimité familiale inhabituelles pour l’iconographie royale égyptienne.
L’absence d’héritier mâle a longtemps été considérée comme une faiblesse de Néfertiti, peut-être la cause de sa supposée disgrâce. Mais cette interprétation repose sur des présupposés modernes. Dans l’Égypte pharaonique, les femmes pouvaient régner. L’aînée des filles, Méritaton, était une héritière légitime.
Toutankhamon, qui succéda à Akhenaton, n’était pas le fils de Néfertiti. Il était né d’une union secondaire du pharaon, peut-être avec sa propre sœur. Cette origine n’empêcha pas Néfertiti d’assurer la transition, démontrant que son pouvoir ne dépendait pas de la maternité d’un héritier mâle.
Le jeune Toutankhamon épousa d’ailleurs Ânkhesenpaaton, troisième fille de Néfertiti. Ce mariage assurait la légitimité dynastique du nouveau pharaon. Il liait aussi le restaurateur de l’ancien culte à la famille même qui avait porté la révolution atonienne.
En conclusion – Pensées d’Angénic
Néfertiti fascine précisément parce qu’elle échappe à toute certitude. Cette femme dont le visage est l’un des plus connus de l’histoire reste une inconnue. Nous contemplons ses traits parfaits sans savoir qui elle était vraiment. Nous admirons sa beauté sans comprendre sa vie. Nous célébrons son nom sans pouvoir raconter son histoire.
Ce paradoxe dit quelque chose de notre rapport au passé. Nous croyons connaître l’Égypte ancienne parce que ses monuments nous impressionnent et que ses trésors remplissent nos musées. Mais trois millénaires d’histoire recèlent plus de mystères que de certitudes. Néfertiti en est le symbole parfait : visible et invisible, présente et absente, célèbre et inconnue.
Ce qui me touche chez cette reine, c’est sa modernité paradoxale. Une femme qui partage le pouvoir avec son époux en égale. Une souveraine qui officie seule lors des cérémonies. Une mère qui apparaît dans des scènes de tendresse familiale. Une possible pharaonne qui aurait régné sous un nom masculin. Tout cela résonne étrangement avec nos préoccupations contemporaines.
La beauté de Néfertiti est devenue un cliché. Mais derrière le cliché se cache une femme de pouvoir dont l’histoire mérite d’être racontée, même incomplète, même lacunaire. Car dans les silences de l’histoire se devinent parfois les vies les plus extraordinaires.
Le buste de Berlin nous regarde depuis trente-trois siècles, gardant pour lui les secrets d’une reine que le temps n’a pas réussi à effacer complètement.
Sources et références
- Neues Museum Berlin – Collection égyptienne – Le buste de Néfertiti et la documentation associée
- The Amarna Project – Université de Cambridge – Recherches archéologiques sur le site d’Amarna
- Bibliothèque nationale de France – Gallica – Archives numérisées sur l’égyptologie
- Tyldesley, Joyce, Nefertiti: Egypt’s Sun Queen, Penguin Books, 1998
- Musée égyptien du Caire – Collections relatives à la période amarnienne
- Reeves, Nicholas, « The Burial of Nefertiti? », Amarna Royal Tombs Project, 2015
- Digital Egypt for Universities – University College London – Base de données égyptologique
- Dodson, Aidan, Amarna Sunrise: Egypt from Golden Age to Age of Heresy, American University in Cairo Press, 2014
Online Sources: Ancient Encyclopedia / History.com / Egypt State Information Service /Harvard.edu
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