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Mauritanie, Nouakchott et la mémoire du monde.

Mauritanie

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Que savez-vous vraiment de la Mauritanie ? Pas le désert vague que l’on survole mentalement, ni la ligne floue sur une carte d’Afrique de l’Ouest. La Mauritanie est un royaume de sable et de mémoire, une terre qui a donné des reines au Portugal, des manuscrits au monde, et des civilisations à l’histoire — avant que l’histoire ne lui soit confisquée. Nouakchott, sa capitale née de rien en 1957, en est le visage le plus contradictoire : ville ultramoderne et ville blessée, ville de diplomates et ville de bulldozers, ville qui rêve de Dubaï tout en ensablant ses propres bibliothèques.

Ce que vous allez lire ici n’est pas un guide touristique. C’est une traversée. Celle d’un pays que j’ai eu le privilège d’approcher de près — ses rues, ses silences, ses saveurs, ses injustices et sa beauté têtue. Un pays qui mérite qu’on lui rende enfin ce que le monde lui doit : un regard complet, honnête, et respectueux de sa complexité.

La Mauritanie est tout à la fois : l’ancienne cour des Maures dont le sang coule dans les veines de la famille royale britannique à travers la reine Charlotte, le berceau des empires Almoravides qui conquirent l’Espagne, la gardienne de manuscrits vieux de mille ans qui s’ensablent dans l’indifférence générale, et le théâtre contemporain de tensions ethniques que le monde préfère ne pas nommer. Elle est aussi le pays du thé à trois verres — âpre comme la vie, fort comme l’amour, suave comme la mort. Ce pays-là mérite qu’on s’y arrête. Vraiment.

I. Nouakchott : la ville née du néant

Il faut d’abord mesurer le paradoxe fondateur : Nouakchott a été créée ex nihilo en 1957 pour devenir la capitale de la Mauritanie, passant de 500 habitants à l’indépendance en 1960 à plus d’un million aujourd’hui, soit près d’un Mauritanien sur trois. On ne bâtit pas une ville sur le sable du Sahara en quelques décennies sans fractures.

Le nom, lui-même, porte plusieurs secrets. D’origine berbère, il signifie « fait de bâtons », en référence aux habitations de bois, mais il a donné lieu à cinq traductions principales : « lieu où apparaît l’eau quand on creuse un puits », « la plage de la baie » — Chott pouvant signifier « plage » ou « estran », et Noua en hassaniya désignant une « baie ». Un nom qui murmure l’eau, le bois, la côte — tout ce que le désert n’est pas, et tout ce que les hommes cherchent malgré lui.

Avant d’être une capitale, l’endroit était bien peu de chose. Antoine de Saint-Exupéry, qui y posait de temps en temps l’avion de l’Aéropostale, la décrivait comme un petit poste de Mauritanie, aussi isolé de toute vie qu’un îlot perdu en mer. Un ksar — fortin entouré de campements — où quelques tirailleurs sénégalais surveillaient la route caravanière entre le Maroc et le Sénégal. Rien de plus.

C’est en 1958, à la veille de son indépendance, que la Mauritanie — jusqu’alors administrée depuis Saint-Louis au Sénégal — a dû se doter de sa propre capitale. Nouakchott a alors été propulsée à ce rang, conçue pour n’accueillir que quelques milliers d’habitants à des fins strictement politiques et administratives.

Puis les sécheresses sont venues. La croissance démographique a été extrêmement rapide — 138 000 habitants en 1977, 393 000 en 1988 — alimentée par un très fort exode rural et la sédentarisation des nomades lors des épisodes de sécheresse des années 1970-1973 et 1983-1984. Une ville pensée pour quinze mille âmes s’est retrouvée à absorber des centaines de milliers de déracinés. Le tissu urbain a craqué de partout.

Aujourd’hui, la ville compte plus de 2 millions d’habitants. Nouakchott est le poumon économique de la Mauritanie et abrite un port d’une importance considérable. La plupart des habitants de Nouakchott mènent une vie nomade, comme ils le font depuis plusieurs millénaires. Parmi les sites touristiques de la ville, on peut citer le Musée national de Mauritanie et plusieurs marchés.

Voici quelques-uns des lieux incontournables à visiter à Nouakchott

Chinguetti

Nouakchott

Atar

Terjit

Banc d’Arguin

Ouadâne

Tichit

Oualâta

Nouadhibou

Kiffa

10 Activités à faire à Nouakchott

Se rafraîchir dans une oasis du désert

Visiter le Musée national de Mauritanie (Musée National)

Visiter le marché de Nouakchott – Marché Capitale

Explorer la côte

Observer les oiseaux dans le Parc national du Banc d’Arguin

Profiter pleinement de l’Atlantique

Se promener dans Nouakchott

Découvrir des sites archéologiques

Visiter une ville médiévale fortifiée

Visiter une ville sainte

II. La Mauritanie, royaume des Maures — une civilisation aux racines profondes

Le nom même de « Mauritanie » est une leçon d’histoire oubliée. Le colonisateur français a donné ce nom au territoire en souvenir de la Mauritanie antique, qui couvrait l’actuelle Tunisie et l’Algérie orientale — territoire des Mauri, peuple berbère que Rome rencontra au bord de l’Atlantique et dont le nom a traversé les siècles pour désigner, dans les langues européennes médiévales, les peuples d’Afrique du Nord et d’Ibérie conquise.

La Mauritanie contemporaine est un État arabophone et musulman du Maghreb étendu sur plus d’un million de km², situé en grande partie dans le Sahara, avec une côte atlantique d’environ 800 km, frontalier de l’Algérie, du Mali et du Sénégal. Ce carrefour géographique exceptionnel en fait depuis des millénaires un lieu de croisement entre les civilisations sahariennes, berbères, arabes et subsahariennes.

La Mauritanie carrefour des mondes et des cultures

III. La question royale : des reines maures au sang africain dans la couronne britannique

C’est ici que l’histoire prend une dimension romanesque et politique à la fois. La piste remonte au Portugal médiéval.

Avant son ascendance allemande, la reine Sophie-Charlotte avait des racines dans la famille royale portugaise, celle du roi Alphonse III via Margarita de Sousa y Castro. Jusqu’au XIIe siècle, le Portugal a connu une occupation arabe et africaine. C’est là qu’Alphonse III trouva sa favorite, qui était une Maure. Cette femme s’appelait Madragana (ou Mandragana).

En 1997, le généalogiste Mario de Valdes y Cocom a popularisé l’argument dans un article pour PBS Frontline, affirmant que la reine Charlotte avait hérité de traits africains d’une ancêtre lointaine, Madragana, née vers 1230, maîtresse du roi Alphonse III de Portugal. Les sources historiques décrivent Madragana comme soit Maure, soit Mozarabe.

Les archives royales portugaises et les études généalogiques montrent que Madragana était désignée comme une Maure — terme utilisé dans l’Europe médiévale pour les Africains du Nord et subsahariens de confession musulmane. À travers cette lignée, la reine Charlotte aurait hérité d’une ascendance africaine traçable à environ quinze générations de distance.

La reine Philippa de Hainaut, née en 1310, avait également une ascendance maure. Elle épousa Edward de York, qui devint le roi Édouard III d’Angleterre. À la différence de Charlotte ou plus récemment de Meghan , elle ne fut pas la cible de critiques désobligeantes sur ses traits physiques ; au contraire, un chroniqueur médiéval la décrivait comme une personne très bonne et charmante, dépassant la plupart des dames par la douceur de sa nature et ses vertus.

Ce que Buckingham Palace a répondu à cette question, un jour de 1999, reste d’une élégance inégalée : cela circule depuis des années et des années. C’est une affaire d’histoire, et franchement, nous avons des choses bien plus importantes à traiter.

IV. L’architecture de Nouakchott — une ville qui raconte ses propres contradictions

Avant de parler des bulldozers qui détruisent, il faut parler de ce qu’ils effacent. Car Nouakchott, si elle n’a pas l’ancienneté de Fès ou la majesté du Caire, possède une architecture qui est en soi un document d’histoire — la carte lisible d’une nation construite à la hâte, tiraillée entre ses héritages et ses ambitions.

En 1959, l’architecte français André Leconte dressa le plan de la nouvelle capitale. Deux noyaux se dégagèrent : l’un autour du fort, qui deviendrait le quartier européen ; l’autre autour de la mosquée, légèrement à l’écart à l’époque. Coupée en deux dans un premier temps, la ville se réunifia rapidement. Cette dualité originelle ne s’est jamais vraiment effacée. Elle s’est seulement habillée autrement.

Construite à l’abri d’un cordon littoral, sur les dunes de l’Amoukrouz, la ville s’est étendue depuis le centre historique du Ksar sous la forme d’une étoile à cinq branches, dissymétrique au profit de l’est. À la différence des villes du Maghreb, l’organisation urbaine ne s’est pas faite à partir d’une médina centrée sur une mosquée, mais plutôt autour des nombreux marchés qui polarisent l’activité commerçante. Nouakchott, dans sa logique profonde, est davantage une ville de commerce et de survie qu’une ville de contemplation.

Le quartier du Ksar est le cœur organique de la ville — bruyant, dense, coloré, celui qui n’a pas voulu se laisser planifier. Ses rues étroites, ses marchés animés, ses maisons basses en parpaings qui côtoient les échoppes à ciel ouvert, les charrettes à ânes qui croisent les SUV des délégations diplomatiques, les odeurs de viande grillée mêlées aux épices des herboristes — c’est la Mauritanie réelle, celle que les grandes avenues ne montrent pas.

L’année de l’indépendance, en 1960, d’autres bâtiments surgirent dans le quartier du Ksar : la première mosquée, les premiers ministères, le wharf ou zone portuaire, et enfin des blocs cubiques destinés à loger des fonctionnaires. Ces blocs, austères et fonctionnels, sont l’architecture du compromis — ni tradition assumée ni modernité revendiquée, mais l’urgence administrative d’un État qui se cherche encore lui-même.

La capitale compte environ une centaine de mosquées dont les deux principales sont celle dite marocaine et la saoudienne. La première rappelle la Koutoubia de Marrakech ; la seconde est un imposant édifice aux minarets élancés offert à la ville par l’Arabie saoudite. Cette générosité architecturale venue du Golfe et du Maghreb dit quelque chose d’essentiel sur les influences qui s’exercent sur la Mauritanie contemporaine — et sur la géopolitique de l’islam africain, où les pétrodollars saoudiens ont financé plus de minarets que d’écoles.

Les années 1970 et 1980 ont été marquées par un boom de la construction. Des architectes et urbanistes internationaux ont été sollicités pour concevoir des bâtiments gouvernementaux, des zones résidentielles et des espaces commerciaux. Cette époque vit l’essor de l’architecture moderniste, avec des lignes épurées et des principes de conception fonctionnels. L’horizon de la ville commença à prendre une nouvelle forme, avec des structures comme l’hôtel Nouakchott et le bâtiment de la Radio et Télévision Nationale reflétant l’optimisme d’une jeune nation. Ces bâtiments, aujourd’hui vieillissants, portent en eux l’espoir un peu naïf des indépendances africaines — l’idée qu’une architecture moderne pourrait incarner à elle seule la dignité d’un peuple souverain.

Les rues portent les noms d’hommes d’État du milieu du XXe siècle — Charles de Gaulle, John F. Kennedy, Patrice Lumumba — rappelant l’optimisme des mouvements d’indépendance africains, alors même que de nombreux habitants étaient confrontés à des problèmes d’eau et d’assainissement. Il y a quelque chose de poignant dans cette toponymie — ces grandes figures de la liberté convoquées sur des avenues poussiéreuses où les coupures d’eau sont fréquentes.

Dans les marges que les plans d’urbanisme n’ont jamais vraiment anticipées, se joue l’architecture la plus honnête de la ville. Pas de style, pas de signature d’architecte — juste des parpaings empilés avec soin, des cours intérieures où cohabitent plusieurs générations, des toits plats qui servent de terrasses la nuit quand la chaleur rend les chambres irrespirables. L’architecture de ceux qui construisent non pas pour durer, mais pour exister.

Se trouvant à la frontière entre deux cultures différentes, la capitale ne fait partie ni de l’Afrique noire, ni du monde arabe. Même si la majorité de sa population est musulmane, elle se trouve tout de même en marge entre deux mondes.

Cette entre-deux géographique et culturel se lit jusque dans ses murs. Nouakchott ne ressemble à aucune autre ville africaine — ni à Dakar, ni à Casablanca, ni à Bamako. Elle est une chose à part : une improvisation collective sur le sable, dont chaque couche architecturale révèle une strate de l’histoire du pays. Et c’est précisément ces couches-là que les bulldozers d’avril 2026 sont en train d’effacer.

V. La ville sous les bulldozers — l’urbanisation fracturée de Nouakchott

La Mauritanie mène depuis fin avril 2026 une vague de démolitions dans ses quartiers périphériques. Ce qui se joue là est révélateur de tensions profondes.

Depuis le début de la semaine, les bulldozers du ministère mauritanien de l’Habitat détruisent des maisons dans les quartiers périphériques de la capitale. Les autorités veulent arrêter les constructions sans autorisation et remettre de l’ordre dans la ville, mais pour les habitants, c’est une catastrophe : beaucoup voient leur seule maison s’écrouler en quelques minutes et se retrouvent sans abri.

Moustapha, l’un des sinistrés, témoigne avec une incompréhension douloureuse : il avait reçu un permis de construire de la mairie, et pourtant sa maison a été rasée. Le ministre de l’Habitat, lui, campe sur sa position : ceux qui sont visés sont ceux qui ont ignoré les avertissements lancés dès 2024 et ont continué à construire au-delà de cette date sans fournir les documents requis.

Mais la réalité sociale est plus cruelle que le discours juridique. Pour ces habitants, pour la plupart des Haratins (descendants d’anciens esclaves), cette relégation aux marges de la ville est vécue comme une matérialisation de leur relégation au bas de la société mauritanienne.

Les écarts se creusent entre les masses d’habitants pauvres des périphéries et quelques milliers de riches Mauritaniens, principalement des Maures de grandes familles commerçantes. L’élite mauritanienne espère reproduire le modèle de Dubaï à Nouakchott, mais en attendant, des attributions de terrains permettent surtout à des personnes influentes et à des investisseurs étrangers de mettre la main sur le centre-ville et le front de mer.

L’ONG Santé Globale, représentée par son président Papis Camara, pose la question de fond : l’État a le droit de démolir des zones publiques occupées sans titre, mais ces opérations doivent être encadrées de manière humaine et équitable. À défaut, elles peuvent constituer une violation des droits et une atteinte à la dignité des personnes.

VI. Être noir en Mauritanie — la souffrance d’un pays qui nie ses propres enfants

C’est la blessure la moins visible et la plus profonde.

La société mauritanienne est divisée en trois groupes : les Beidanes, descendants des conquérants arabes et berbères à la peau claire, qui détiennent la majorité des pouvoirs politiques, militaires, intellectuels et économiques ; les Haratines, anciens esclaves des Beidanes appelés les Maures noirs, qui partagent la même culture et la même langue (le hassania) ; et les Négro-Mauritaniens (Toucouleurs, Soninkés, Peuls et Wolofs), qui vivent essentiellement dans la partie méridionale du pays.

Ce que dit Dieynaba N’Diom, militante des droits humains, mérite d’être entendu sans filtre : tout Noir mauritanien, qu’il soit issu de l’esclavage ou non, qu’il soit né libre ou pas, subit le racisme simplement parce qu’il est Noir et qu’il évolue en Mauritanie. Le racisme y est d’abord systémique. Pas forcément à coup de loi, mais il est fait de manière très subtile.

Les séquelles de l’esclavage sont encore visibles dans la population haratine qui, faute d’accès à l’éducation, concentre 85 % des analphabètes du pays et reste victime de formes d’asservissement extrêmes, de forte pauvreté et d’exclusion.

Sur le plan foncier, une loi de réforme agraire adoptée en 1983 a radicalement modifié les droits fonciers traditionnels et a fourni une assise légale à l’expropriation de certaines des terres les plus valorisées que les Négro-mauritaniens possédaient et cultivaient depuis des siècles, au profit des Beydanes.

Les Noirs mauritaniens ont subi des massacres génocidaires dans les années 1980 et 1990, lorsque des dizaines de milliers d’entre eux ont été expulsés de force du pays. Des centaines de personnes ont été arrêtées, torturées et tuées dans le cadre d’un effort parrainé par l’État pour arabiser la nation.

Le militant Biram Dah Abeid, président de l’IRA (Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste), maintient que l’esclavage, loin d’être éradiqué, touche encore 20 % de la population mauritanienne, et dénonce la sous-représentation des Haratines et autres communautés noires aux postes gouvernementaux de haut niveau.

VII. Ce que le voyageur doit voir — et ce que la carte ne montre pas

Quand on parle de tourisme en Mauritanie, il faut d’abord se défaire d’un réflexe occidental : chercher le site balisé, le panneau indicateur, le confort garanti. La Mauritanie ne se visite pas — elle se traverse. Elle exige du temps, de la confiance, et un respect profond pour les rythmes du désert.

Chinguetti est le cœur battant du pays. Fondée à la fin du XIIIe siècle, elle fut un important centre de commerce caravanier transsaharien entre l’Afrique du Nord et l’Afrique noire, et surtout la plus grande métropole culturelle de la région depuis le début du XVIe siècle. Elle compte une dizaine de bibliothèques recensées, et de nombreux foyers y possèdent encore des manuscrits dont certaines pièces datent du IXe siècle — parfois rédigées sur des peaux de gazelles, protégées par des couvertures en peau de chèvre. Ce patrimoine exceptionnel lui a valu le surnom de Sorbonne du Désert.

Des manuscrits vieux de plusieurs siècles à Chinguetti, en Mauritanie, la « ville des bibliothèques ». Photo attribuée à Jason Finch.

Considérée comme l’attraction touristique numéro 1 du pays, son minaret carré couronné de cinq œufs d’autruche est devenu l’emblème de la Mauritanie entière. La vieille ville s’ensable progressivement. C’est là toute la tragédie de Chinguetti : une bibliothèque du monde qui disparaît lentement sous les dunes pendant que personne ne regarde vraiment.

La tour de pierre de Chinguetti — Mauritanie Atlas and Cameras

Fondées aux XIe et XIIe siècles pour répondre aux besoins des caravanes traversant le Sahara, les quatre cités de Ouadane, Chinguetti, Tichitt et Oualata devinrent des foyers brillants de la culture islamique. Elles ont remarquablement préservé un tissu urbain élaboré entre le XIIe et le XVIe siècle, avec leurs maisons à patio se serrant en ruelles étroites autour d’une mosquée à minaret carré.

Ces quatre cités constituent les derniers témoins de la prospérité d’une région à l’intersection des grands axes caravaniers qui reliaient pendant longtemps le Maghreb et le Sahel. Les motifs des décors muraux de Oualata sont repris dans les dessins au henné que l’on trace encore aujourd’hui sur les mains et les pieds des Mauritaniennes, dans la bijouterie, les broderies des vêtements masculins, et même sur les billets de la monnaie nationale, l’ouguiya.

Le Banc d’Arguin est l’une des zones les plus importantes au monde pour les oiseaux nicheurs et les échassiers migrateurs d’origine paléarctique. Situé le long de la côte atlantique, ce parc est formé de dunes de sable, de zones côtières marécageuses, de petites îles et d’eaux littorales peu profondes. L’austérité du désert et la richesse biologique de la zone marine créent un paysage terrestre et marin exceptionnellement contrasté. Plus de deux millions d’oiseaux migrateurs s’arrêtent dans le parc et viennent côtoyer cormorans, aigrettes, flamants roses, sternes, goélands, spatules et hérons gris.

Ces oiseaux viennent de France, des Pays-Bas, de Sibérie, du Groenland — tous convergent vers ce couloir atlantique que les anciens navigateurs portugais croisèrent au XVe siècle et où la frégate La Méduse fit naufrage en 1816, immortalisée par Géricault. Dans cette région vivent les Imraguens, peuple de pêcheurs installé depuis des siècles sur cette côte très poissonneuse, vivant en harmonie avec leur écosystème. Ils sont notamment connus pour leur technique de pêche au filet dans laquelle le dauphin devient compagnon et aide de pêche. Peu d’endroits au monde offrent un tel spectacle.

Pour ceux qui cherchent l’essentiel hors des sentiers balisés, la région de l’Adrar offre des paysages de fin du monde — plateaux rocheux appelés guelbs, ergs aux dunes monumentales, et l’oasis de Terjit qui surgit comme une hallucination entre deux falaises de pierre : des palmiers dattiers, une source d’eau fraîche qui sourd dans un défilé rocheux à 200 km de la mer. C’est là que l’on comprend pourquoi les caravanes s’y arrêtaient depuis des siècles, et pourquoi les hommes du désert parlent de l’eau avec une tendresse qu’on ne rencontre nulle part ailleurs.

La baie du Lévrier, au nord de Nouadhibou, abrite l’une des plus grandes concentrations d’épaves de navires au monde — une cinquantaine de carcasses rouillées qui gisent là depuis des décennies, monuments funèbres d’une économie halieutique pillée. À Nouadhibou, on peut déguster en saison et pour un prix modique toutes sortes de poissons et de crustacés dont de succulentes langoustes qui étaient encore dans leur milieu naturel quelques heures auparavant.

La région du Hodh, aux confins du Mali, est le territoire ancestral des grandes dynasties maures — ses marchés à bétail, ses poètes hassani, ses griots qui récitent des généalogies remontant à dix siècles appartiennent à une Mauritanie profonde que le tourisme ordinaire ne touche pas encore.

VIII. La table mauritanienne — une cuisine de nomades qui a appris à faire festin

La cuisine mauritanienne est l’une des moins connues d’Afrique, et pourtant l’une des plus sincères. Elle ne triche pas : elle dit exactement qui elle est — un peuple du désert et de la côte, éleveur et guerrier, qui a appris à faire bombance avec ce que le Sahara lui accordait.

La spécialité la plus connue, souvent considérée comme le plat national, est le thiéboudiène — ce riz au poisson composé de légumes (navets, aubergines, chou, manioc) et de yets, coquillages à la chair fermentée et séchée, dont l’odeur et le goût si particuliers ne passent pas inaperçus. D’origine sénégalaise, ce plat dit beaucoup de l’histoire de la Mauritanie : une nation dont les frontières traversent des peuples, et dont la table est le premier lieu de cette rencontre.

Les plats traditionnels maures, essentiellement composés de viande, comprennent le méchoui, des couscous à base de blé ou de mil, et des tajines. Près de la côte, le poisson abhorré par les populations nomades a fini par triompher sous l’influence de la cuisine sénégalaise. Le couscous mauritanien porte en lui toute l’influence berbère et sahélienne ; il se sert nappé de sauces profondes, à même un grand plat central que les convives partagent à la main, assis en cercle sur des nattes.

Le zrig, du lait de chamelle servi frais ou caillé, additionné d’eau et de sucre, était initialement la boisson nationale. Très riche en vitamine C, il a été détrôné par le thé, mais reste toujours consommé. On peut également trouver du lait frais aromatisé aux dattes, ou le fromage Caravane, fabriqué avec du lait de chamelle par la société Tiviski — une prouesse quand on sait que le lait de chamelle caille très difficilement.

Les Mauritaniens disent que le premier thé est âpre comme la vie, le second est fort comme l’amour, et le troisième suave comme la mort. Ils les boivent jusqu’à la dernière goutte, appelée la larme de miel. Refuser le thé, c’est refuser le lien.Ce rituel lent, qui arrête toute activité — en voiture, au bureau, en voyage — n’est pas une pause : c’est une affirmation que le temps des hommes ne se mesure pas à leur productivité.

Le Thé mauritanien une tradition d’accueil

Les dattes sont l’un des éléments les plus importants de la nourriture mauritanienne, souvent servies en début de repas, à tremper dans de la crème fraîche ou du beurre de chèvre. Une fête leur est consacrée : la Guetna. Pendant la saison des dattes, on se réunit dans les palmeraies, on prépare des méchouis, on boit le thé, on cueille ensemble. Et puis il y a la kessera — cette galette des sables cuite sous les braises et le sable pendant une bonne heure, à la croûte épaisse et au goût inégalable, que les nomades conservaient en la séchant pour la tremper dans le jus du ragoût. Un aliment hors du temps.

IX. L’Afrique et le double stigmate — ce que le monde a choisi d’oublier

C’est ici que nous devons poser le regard le plus honnête, le plus difficile.

Il existe une manipulation historique fondamentale, si profondément intégrée qu’elle passe pour naturelle : celle qui présente l’Afrique subsaharienne comme un continent de peuples sans histoire, une terra incognita que l’Islam d’abord, puis l’Europe ensuite, auraient civilisée. C’est un mensonge d’État, édifié sur des siècles d’effacement délibéré. La reine de Saba est mentionnée dans divers passages de la Torah, du Nouveau Testament et du Coran comme ayant régné sur le royaume de Saba, qui s’étendait du Yémen au nord de l’Éthiopie et en Érythrée. Ce royaume n’était pas périphérique — il était au centre des échanges entre l’Arabie, l’Afrique orientale et le monde méditerranéen.

Belle, d’une intelligence rare, souveraine avisée d’un royaume prodigieusement prospère, la reine Makéda se rendit jusqu’à Jérusalem pour tester l’intelligence du roi Salomon. Selon les Éthiopiens, le roi Salomon séduisit la reine, et celle-ci, après son retour à Saba, eut un enfant, Ménélik, à qui Salomon confia l’Arche d’Alliance et les Tables de la Loi. Le royaume de Saba fut un royaume à prédominance noire et à l’identité africaine, fondé par des populations originaires de Nubie, qui possédait aussi des territoires en Érythrée et en Éthiopie actuelles.

Un théologien dit un jour en parlant des Africains : ils sont plus bibliques que nous. Selon un commentaire talmudique, les tribus perdues d’Israël se trouveraient en Afrique. Ces connexions — soigneusement ignorées dans les curricula occidentaux — font partie d’une mémoire longue que l’Afrique porte et que les autres peuples préfèrent ne pas voir.

Mansa Moussa du Mali, le pharaon Taharka de Nubie, la reine Nzinga d’Angola, Sundiata Keïta, Askia Mohamed de Songhaï — ce sont là des figures d’empire dont la stature historique dépasse largement celle de beaucoup de monarques européens contemporains. La richesse de Mansa Moussa lors de son pèlerinage à La Mecque en 1324 fut telle qu’elle provoqua une inflation en Égypte et en Arabie pendant des années — son or seul déstabilisa les marchés méditerranéens. Ce fait est documenté. Il n’est tout simplement pas enseigné.

La Mauritanie incarne mieux que quiconque cette double violence historique. La première vague, arabe et berbère, porta l’Islam vers le sud à partir du VIIe siècle. Les empires Almoravides — nés précisément en Mauritanie — partirent de là pour conquérir le Maroc, l’Espagne et une grande partie de l’Afrique de l’Ouest. Ils imposèrent une religion, une langue, et surtout une hiérarchie où la peau noire devint progressivement associée à la servitude. Ce n’est pas un hasard si les Beidanes (peau claire, arabisés) détiennent aujourd’hui la majorité des pouvoirs politiques, militaires, intellectuels et économiques, tandis que les Haratines et les Négro-Mauritaniens occupent le bas de la hiérarchie sociale

La seconde vague, européenne, fonctionna différemment mais avec la même logique extractive. La traite atlantique vida des peuples entiers de leur substance humaine. Puis la colonisation formalisa le pillage des matières premières, de la terre, des structures politiques. En Mauritanie, la France administra le territoire depuis Saint-Louis comme une arrière-cour, sans jamais investir dans son développement. La colonisation partait en laissant derrière elle une ville sur le sable et des institutions en papier.

Après l’esclavage physique et l’esclavage économique, il reste l’esclavage de la pensée. Le plus insidieux de tous, parce qu’il se perpétue sans chaînes visibles. Tout Noir mauritanien, qu’il soit issu de l’esclavage ou pas, né libre ou pas, subit le racisme simplement parce qu’il est Noir et évolue en Mauritanie. Le racisme y est d’abord systémique. Ce n’est pas forcément à coup de loi, mais il est fait de manière très subtile.

Il faut nommer les choses clairement : le racisme n’est pas une affaire de haine individuelle, de préjugés personnels, de quelques individus mal éduqués. C’est un système politique, idéologique et économique — une architecture du pouvoir construite pour maintenir certains groupes dans la dépendance structurelle, à l’avantage d’autres. Ce système fonctionne par le contrôle de la terre, par le contrôle de l’éducation qui décide quels savoirs sont légitimes et lesquels sont invisibles, et par le contrôle du récit qui détermine qui a une histoire et qui n’en a pas.

Ce que les Noirs mauritaniens vivent aujourd’hui dans les bidonvilles qu’on démolit sans relogement, dans les bibliothèques de Chinguetti qui s’ensablent sans financement, dans les villages d’esclaves libérés sans terres ni écoles — tout cela n’est pas le résidu de vieilles traditions. C’est un système actif, entretenu, profitable à ceux qui en bénéficient.

L’Afrique contemporaine porte un double fardeau : celui de ce qu’on lui a fait, et celui de ce qu’elle fait à ses propres enfants. Le premier est documenté, plaidé, parfois reconnu. Le second est encore largement tu. Les violences intra-africaines — l’esclavage inter-ethnique, les hiérarchies de couleur à l’intérieur même du continent, le mépris des élites arabisées ou occidentalisées envers les peuples ruraux et noirs — sont les héritages les plus coûteux de la colonisation. Non parce qu’ils excusent les colonisateurs, mais parce qu’ils montrent à quel point le projet colonial a réussi son œuvre la plus profonde : amener les colonisés à intérioriser la hiérarchie que leurs oppresseurs avaient dessinée pour eux.

La reconquête de cette dignité ne passera pas par les discours des sommets internationaux. Elle passera par l’école, par le livre ouvert sur les manuscrits de Chinguetti, par la reconnaissance que Mansa Moussa existait, que la reine de Saba régnait, que la Mauritanie ancienne était une civilisation — avant d’être une ligne tracée à Berlin en 1885.

En conclusion — Pensées d’Angénic

Nouakchott n’est pas seulement une capitale. C’est le miroir d’une nation en tension permanente entre son âme berbéro-arabe et ses racines négro-africaines, entre la vitrine d’une modernité rêvée et la réalité d’un demi-million de gens qui vivent dans des périphéries que les bulldozers effacent.

Une ville où les descendants de reines maures qui ont circulé jusqu’au Portugal — et dont le sang, selon certains historiens, coule encore dans les veines de la famille royale britannique — ne valent parfois pas, dans leur propre pays, le prix d’un permis de construire. L’histoire de la Mauritanie est celle d’un monde qui a donné aux autres ce qu’il se refuse à lui-même : la reconnaissance de sa propre complexité.

Angénic, Voyageuse obstinée, observatrice sans concession, collectionneuse d’expériences vraies.

« Nusquam est qui ubique est. » — Celui qui est partout n’est nulle part. (Sénèque)

Sources et références — liens vérifiables

Histoire et patrimoine de Nouakchott : Nouakchott — Wikipédia · Encyclopédie Universalis — Nouakchott · Urbanisme et société — Abécédaire de la ville, Univ. Tours · Guide historique — Voyage Mauritanie · Architecture de Nouakchott — Kurby · Visite de Nouakchott — Gay Voyageur · Nouakchott — Cairn, chapitre De la capitale projetée

Patrimoine UNESCO — Ksour et Banc d’Arguin : Anciens ksour — UNESCO · Atlas du patrimoine urbain — UNESCO · Chinguetti — Chingitours · Banc d’Arguin — UNESCO · Banc d’Arguin — Wikipédia · Banc d’Arguin — Routard

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